• Auteurs,  Textes

    La responsabilité

    L’ histoire d’Oedipe est bien connue : un berger, ayant trouvé un nouveau-né abandonné, l’apporta au roi Polybe qui l’éleva. Quand Oedipe fut grand, il rencontra sur un chemin de montagne un char où voyageait un prince inconnu. Ils se prirent de querelle, Oedipe tua le prince. Plus tard, il épousa la reine Jocaste et devint roi de Thèbes. Il ne se doutait pas que l’homme qu’il avait tué autrefois dans les montagnes était son père et la femme avec laquelle il couchait, sa mère. Cependant, le sort s’acharnait sur ses sujets et les accablait de maladies. Quand Oedipe comprit qu’il était lui-même coupable de leurs souffrances, il se creva les yeux avec des épingles et, à jamais aveugle, il partit de Thèbes.

    Et il se disait (Thomas) que la question fondamentale n’était pas : Savaient-ils ou ne savaient-ils pas ? Mais : Est-on innocent parce qu’on ne sait pas ? Un imbécile assis sur le trône est-il déchargé de toute responsabilité du seul fait que c’est un imbécile ? 

    Alors, Tomas se rappela l’histoire d’Oedipe. Oedipe ne savait pas qu’il couchait avec sa propre mère et, pourtant, quand il eut compris ce qui s’était passé, il ne se sentit pas innocent. Il ne put supporter le spectacle du malheur qu’il avait causé par son ignorance, il se creva les yeux et, à jamais aveugle, il partit de Thèbes.

    L’insoutenable légèreté de l’être

    Milan Kundera

    1984

  • Auteurs,  Textes

    L’issue

    Elle regardait Tomas. Ce n’était pas sur ses yeux qu’était pointé son regard, mais une dizaine de centimètres plus haut, sur ses cheveux, qui exhalaient l’odeur du sexe d’une autre.

    Elle dit : « Tomas, je n’en peux plus. Je sais que je n’ai pas le droit de me plaindre. Depuis que tu es revenu à Prague à cause de moi, je me suis interdit d’être jalouse. Je ne veux pas être jalouse, mais je ne peux pas m’en empêcher, je n’en ai pas la force. S’il te plaît, aide-moi ! » 

    Il la prit par le bras et la conduisit dans un square où ils allaient souvent se promener des années plus tôt. Dans ce square il y avait des bancs : des bleus, des jaunes, des rouges. Quand ils furent assis, Tomas lui dit : « Je te comprends. Je sais ce que tu veux. J’ai tout arrangé. Maintenant, tu vas aller au Mont-de-Pierre. » 

    Aussitôt, elle fut saisie d’angoisse : « Au Mont-de- Pierre ? Pour quoi faire, au Mont-de-Pierre ? 

    — Tu monteras tout en haut et tu comprendras. »

    Elle n’avait aucune envie de s’en aller ; son corps était si faible qu’elle n’arrivait pas à se détacher du banc. Mais elle ne pouvait désobéir à Tomas. Elle fit un effort pour se lever. 

    Elle se retourna. Il était toujours assis sur le banc et lui souriait presque gaiement. Il fit un geste de la main, sans doute pour l’encourager. 

    En arrivant au Mont-de-Pierre, cette colline verdoyante qui se dresse au centre de Prague, elle s’aperçut avec stupeur qu’il n’y avait personne. C’était curieux, car d’habitude des foules de Pragois venaient à toute heure y prendre l’air dans les allées. Elle avait l’angoisse au coeur, mais la colline était tellement silencieuse et le silence si rassurant qu’elle ne se défendait pas et s’abandonnait avec confiance dans ses bras. Elle montait, s’arrêtant de temps à autre pour regarder en arrière. A ses pieds, elle découvrait une multitude de tours et de ponts. Les saints menaçaient du poing, leurs yeux pétrifiés fixés sur les nuages. C’était la plus belle ville du monde. 

    Elle arriva en haut. Derrière les stands où l’on vendait d’ordinaire des glaces, des cartes postales et des biscuits (les vendeurs étaient absents ce jour-là) une pelouse s’étendait à perte de vue, plantée d’arbres clairsemés. Elle y aperçut quelques hommes. Plus elle s’en approchait, plus elle ralentissait le pas. Il y en avait six. Ils étaient immobiles ou ils allaient et venaient très lentement, un peu comme des joueurs sur un terrain de golf quand ils examinent le relief, soupèsent leur canne dans leur main et se concentrent pour se mettre en condition avant le tournoi. 

    Elle arrivait enfin tout près d’eux. Parmi les six hommes, elle fut certaine d’en reconnaître trois qui étaient venus ici pour jouer le même rôle qu’elle. Ils étaient timides, ils donnaient l’impression de vouloir poser des tas de questions mais d’avoir peur de déranger, de sorte qu’ils préféraient se taire et qu’ils regardaient autour d’eux d’un air perplexe. 

    Les trois autres irradiaient une indulgente bonhomie. L’un de ces trois-là tenait un fusil à la main. En apercevant Tereza, il lui fit signe avec un sourire : « Oui, c’est ici. » 

    Elle le salua d’un hochement de tête et se sentit terriblement mal à l’aise. 

    L’homme ajouta : « Pour qu’il n’y ait pas d’erreur, c’est bien votre volonté? » 

    Il était facile de dire « non, ce n’est pas ma volonté » ; mais il était impensable pour elle de tromper la confiance de Tomas. Quelle excuse invoquer, une fois de retour à la maison ? De sorte qu’elle dit : « Oui. Evidemment. C’est ma volonté. » 

    L’homme au fusil poursuivait : « Il faut que vous compreniez pourquoi je vous pose cette question. Nous ne faisons ça que lorsque nous sommes certains que ceux qui viennent nous trouver ont eux-mêmes expressément décidé de mourir. Ce n’est qu’un service que nous leur rendons. » 

    Son regard interrogateur restait posé sur Tereza et elle dut une fois encore l’assurer de sa résolution : « Oui, soyez sans crainte ! C’est ma volonté. 

    — Voulez-vous passer la première ? » demanda-t-il. Elle voulait retarder l’exécution, ne fût-ce que de quelques instants.

    « Non, s’il vous plaît, non. Si possible, je voudrais passer en dernier. 

    — Comme vous voulez », dit l’homme et il s’approcha des autres. Ses deux assistants ne portaient pas d’arme et n’étaient là que pour s’occuper des gens qui devaient mourir. Ils les prenaient par le bras et les accompagnaient sur la pelouse. C’était une immense surface gazonnée qui s’étendait à perte de vue. Les candidats à l’exécution pouvaient choisir eux-mêmes leur arbre. Ils s’arrêtaient, regardaient longuement, ne pouvaient se décider. Deux d’entre eux choisirent enfin deux platanes, mais le troisième allait de plus en plus loin, ne trouvant pas d’arbre digne de sa mort. L’assistant, qui le tenait mollement par le bras, l’accompagnait sans s’impatienter, mais bientôt, l’homme n’eut plus le courage d’avancer et s’arrêta près d’un érable touffu.

    Les assistants mirent un bandeau sur les yeux des trois hommes. 

    Sur l’immense pelouse il y avait donc trois hommes adossés à trois troncs d’arbres, chacun avec un bandeau sur les yeux et la tête tournée vers le ciel. L’homme au fusil mit en joue et fit feu. A part le chant des oiseaux, on n’entendit pas un bruit. Le fusil était muni d’un silencieux. On voyait seulement que l’homme adossé à l’érable commençait à s’affaisser. 

    Sans s’éloigner de l’endroit où il se trouvait, l’homme au fusil se tourna dans une autre direction et le personnage adossé au platane s’écroula à son tour dans un total silence, et quelques instants plus tard (l’homme au fusil pivotait sur place) le troisième candidat au supplice tomba lui aussi sur le gazon. 

    L’un des assistants s’approcha sans un mot de Tereza. Il tenait à la main un bandeau bleu foncé. 

    Elle comprit qu’il voulait lui bander les yeux. Elle hocha la tête et dit : « Non, je veux tout voir. » 

    Mais ce n’était pas la vraie raison de son refus. Elle n’avait rien des héros qui sont résolus à regarder bravement droit dans les yeux le peloton d’exécution. Elle cherchait seulement à retarder sa mort. Elle se disait qu’au moment où elle aurait les yeux bandés, elle serait déjà dans l’antichambre de la mort, sans espoir de retour. 

    L’homme ne chercha pas à la contraindre et la prit par le bras. Ils marchaient sur l’immense pelouse et Tereza ne pouvait se décider pour un arbre ou un autre. Personne ne l’obligeait à se hâter, mais elle savait que, de toute façon, elle ne pouvait échapper. Apercevant devant elle un marronnier en fleur, elle s’en approcha. Elle s’adossa au tronc et leva la tête : elle voyait le feuillage traversé par les rayons du soleil et elle entendait la ville qui murmurait au loin, faiblement et doucement, en faisant entendre la rumeur de mille violons. 

    L’homme leva son fusil. 

    Elle ne se sentait plus de courage. Elle était désespérée de sa faiblesse, mais elle ne put la maîtriser. Elle dit : « Non ! Ce n’est pas ma volonté. » 

    L’homme abaissa immédiatement le canon de son fusil et dit très calmement : « Si ce n’est pas votre volonté, on ne peut pas le faire. On n’en a pas le droit. »

    Sa voix était aimable, comme s’il s’excusait auprès de Tereza de ne pouvoir l’exécuter si ce n’était pas sa volonté. Cette gentillesse lui crevait le coeur ; elle tourna son visage vers l’écorce de l’arbre et éclata en sanglots. 

    Elle étreignait l’arbre, le corps secoué de sanglots, comme si ce n’était pas un arbre, mais son père qu’elle avait perdu, son grand-père qu’elle n’avait pas connu, son bisaïeul, son trisaïeul, un homme infiniment vieux venu des plus lointaines profondeurs du temps pour lui tendre son visage sous le masque de l’écorce rugueuse de l’arbre. 

    Elle se retourna. Les trois hommes étaient déjà loin, ils  allaient et venaient sur la pelouse comme des joueurs de golf, et c’était bien à une canne de golf que faisait penser le fusil dans la main de celui qui était armé. 

    Elle redescendait par les allées du Mont-de-Pierre et elle gardait au fond de son âme le souvenir nostalgique de l’homme qui devait la fusiller et ne l’avait pas fait. Elle avait besoin de lui. Elle avait besoin de quelqu’un pour l’aider, à la fin ! Tomas ne l’aiderait pas. Tomas l’envoyait à la mort. Seul un autre pouvait l’aider ! 

    Plus elle approchait de la ville, plus elle éprouvait une sorte de nostalgie pour cet homme et plus elle avait peur de Tomas. Il ne lui pardonnerait pas de ne pas avoir tenu sa promesse. Il ne lui pardonnerait pas d’avoir manqué de courage et de l’avoir trahi. Elle était déjà dans la rue où ils habitaient et elle savait qu’elle allait le voir d’une minute à l’autre. A cette idée elle fut prise de panique ; elle en avait des crampes d’estomac, elle en avait envie de vomir.

    Milan Kundera

    L’insoutenable légèreté de l’être

    1984

  • Auteurs,  Textes

    Mitgefühl

    Dans les langues qui forment le mot compassion non pas avec la racine « passio = souffrance » mais avec le substantif « sentiment », le mot est employé à peu près dans le même sens, mais on peut difficilement dire qu’il désigne un sentiment mauvais ou médiocre. La force secrète de son étymologie baigne le mot d’une autre lumière et lui donne un sens plus large : avoir de la compassion (co-sentiment), c’est pouvoir vivre avec l’autre son malheur mais aussi sentir avec lui n’importe quel autre sentiment : la joie, l’angoisse, le bonheur, la douleur. Cette compassion-là (au sens de soucit, wspolczucie, Mitgefühl, medkänsla) désigne donc la plus haute capacité d’imagination affective, l’art de la télépathie des émotions. Dans la hiérarchie des sentiments, c’est le sentiment suprême.

    Milan Kundera

    L’insoutenable légèreté de l’être

    1984

  • Furinkazan,  Textes

    La pureté

    Découpe d’une arrête nasale parfaite, reflets cuivrés s’irisant avec la lumière révélatrice, qui exacerbe les contrastes de ses cheveux auburn, soulignant les inflexions opposées de chaque boucle. 

    La spontanéité cristalline de l’enfance, associée à la relative virginité de son registre d’expérience humaine interférent, pour l’œil inattentif, avec la reconnaissance de ce joyaux ambré et chaleureux, rarissime et extraordinaire à travers l’éventail des caractères portés par les hommes depuis les balbutiements de la conscience.  

    Cette pureté absolue résidant au sein de sa poitrine, transparait librement à travers deux grands yeux bruns, vannes animiques distribuant cette sincérité inaltérée à l’espace immédiat. Contamination instantanée des êtres récepteurs aux alentours. 

    Le bloc brut composant le noyau spirituel de cet enfant n’est pas épargné par l’assaut des émotions humaines ; au contraire, il les capte entièrement avec une perspicacité accrue. Cette matière centrale, terre malléable et vivante se déforme au contact des différents sentiments rencontrés, mais seulement certains semblent la marquer définitivement, déformations durables, qui contribueront à la construction de son être, unique et rare. 

    Sa texture est en fin de compte épargnée par l’égocentrisme, l’hypocrisie constitutionnelle et l’arrogance existentielle qui portent la majorité des actions et des aspirations propres aux membres de notre espèce. Seules restent inscrits dans la glaise de manière indélébile, l’empathie pour les êtres qui l’entourent, le souci d’intégrité et d’honnêteté envers elle-même et les autres, la considération égale et non intéressée pour chacun. 

    Cette sincérité blanche et étincelante englobe autant l’interlocuteur individuel réceptif, qu’elle pourrait fédérer la multitude, au son sincère et confiant de sa voix.  

    Furinkazan

    June 2019

  • Auteurs,  Textes

    Recherche

    J’écris principalement pour rendre compte de moi-même à moi-même. Je n’ai jamais été heureux. Je n’ai jamais atteint le bonheur que j’ai poursuivi avec la persévérance qui tient à l’ardeur naturelle de mon âme. Personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais; personne n’a connu entièrement le fond de mon cœur. La plupart des sentiments y sont restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des être imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux avant de mourir, remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur….

    J’avais de plus les pressentiments de tribulations de mes futures destinées; ingénieux à me tourmenter, je m’étais placé entre deux désespoirs; quelquefois je me croyais qu’un être nul, incapable de s’élever au-dessus de la classe commune; quelquefois il me semblait sentir en moi des qualités supérieures qui ne seraient jamais appréciées: un secret instinct m’avertissait qu’en avançant dans le monde, je ne trouverais rien, de ce que je cherchais; tout nourrissait l’amertume de mes dégoûts. 

    Chateaubriand

    Mémoires d’outre-tombe

    1811

  • Auteurs,  Textes

    Le mythe de Sisyphe

    Un degré plus bas et voici l’étrangeté: s’apercevoir que le monde est «épais», entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. Au fond de toute beauté gît quelque chose d’inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d’arbres, voici qu’à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointains qu’un paradis perdu.

    Une seule chose: cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde

    Entre la certitude que j’ai de mon existence et le contenu que j’essaie de donner à cette assurance , le fossé ne sera jamais comblé . Pour toujours, je serai étranger à moi-même .

    Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme.

    L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde.

    Je veux savoir si je puis vivre avec ce que je sais et avec cela seulement.

    Cet état de l’absurde, il s’agit d’y vivre. Je sais sur quoi il est fondé, cet esprit et ce monde arc-boutés l’un contre l’autre sans pouvoir s’embrasser.

    Avant de rencontrer l’absurde, l’homme quotidien vit avec des buts, un souci d’avenir ou de justification (à l’égard de qui ou de quoi, ce n’est pas la question). Il évalue ses chances, il compte sur le plus tard, sur sa retraite ou le travail de ses fils. Il croit encore que quelque chose dans sa vie peut se diriger. Au vrai, il agit comme s’il était libre, même si tous les faits se chargent de contredire cette liberté. Après l’absurde, tout se trouve ébranlé.

    S’abîmer dans cette certitude sans fond, se sentir désormais assez étranger à sa propre vie pour l’accroître et la parcourir sans la myopie de l’amant, il y a là le principe d’une libération.

    Sinon, cela n’a pas d’importance: les défaites d’un homme ne jugent pas les circonstances, mais lui-même.

    Ne pas croire au sens profond des choses, c’est le propre de l’homme absurde.

    Mais toutes les gloires sont éphémères. Du point de vue de Sirius, les œuvres de Goethe dans dix mille ans seront en poussière et son nom oublié. Quelques archéologues peut-être chercheront des «témoignages» de notre époque. Cette idée a toujours été enseignante. Bien méditée, elle réduit nos agitations à la noblesse profonde qu’on trouve dans l’indifférence. Elle dirige surtout nos préoccupations vers le plus sûr, c’est-à-dire vers l’immédiat.

    La moitié d’une vie d’homme se passe à sous-entendre, à détourner la tête et à se taire.

    J’installe ma lucidité au milieu de ce qui la nie. J’exalte l’homme devant ce qui l’écrase et ma liberté , ma révolte et ma passion se rejoignent alors dans cette tension, cette clairvoyance et cette répétition démesurée. Oui, l’homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin.

    Le saut sous toutes ses formes, la précipitation dans le divin ou l’éternel, l’abandon aux illusions du quotidien ou de l’idée, tous ces écrans cachent l’absurde.

    Ce monde absurde et sans dieu se peuple alors d’hommes qui pensent clair et n’espèrent plus.

    Ces hommes savent d’abord , et puis tout leur effort est de parcourir, d’agrandir et d’enrichir l’île sans avenir qu’ils viennent d’aborder. Mais il faut d’abord savoir. Car la découverte absurde coïncide avec un temps d’arrêt où s’élaborent et se légitiment les passions futures. Même les hommes sans évangile ont leur mont des Oliviers. Et sur le leur non plus, il ne faut pas s’endormir. Pour l’homme absurde, il ne s’agit plus d’expliquer et de résoudre, mais d’éprouver et de décrire . Tout commence par l’indifférence clairvoyante.

    Le sentiment de l’absurdité au détour de n’importe quelle rue peut frapper à la face de n’importe quel homme . Tel quel, dans sa nudité désolante, dans sa lumière sans rayonnement , il est insaisissable.

    L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas.

    Si absurde il y a, c’est dans l’univers de l’homme. Dès l’instant où sa notion se transforme en tremplin d’éternité, elle n’est plus liée à la lucidité humaine . L’absurde n’est plus cette évidence que l’homme constate sans y consentir . La lutte est éludée . L’homme intègre l’absurde et dans cette communion fait disparaître son caractère essentiel qui est opposition, déchirement et divorce. Ce saut est une dérobade.

    Penser, ce n’est pas unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, diriger sa conscience, faire de chaque image un lieu privilégié. Autrement dit, la phénoménologie se refuse à expliquer le monde, elle veut être seulement une description du vécu. Elle rejoint la pensée absurde dans son affirmation initiale qu’il n’est point de vérité, mais seulement des vérités. Depuis le vent du soir jusqu’à cette main sur mon épaule, chaque chose a sa vérité. C’est la conscience qui l’éclaire par l’attention qu’elle lui prête. La conscience ne forme pas l’objet de sa connaissance, elle fixe seulement, elle est l’acte d’attention et pour reprendre une image bergsonienne, elle ressemble à l’appareil de projection qui se fixe d’un coup sur une image. La différence, c’est qu’il n’y a pas de scénario, mais une illustration successive et inconséquente. Dans cette lanterne magique , toutes les images sont privilégiées. La conscience met en suspens dans l’expérience les objets de son attention. Par son miracle, elle les isole. Ils sont dès lors en dehors de tous les jugements. C’est cette « intention » qui caractérise la conscience. Mais le mot n’implique aucune idée de finalité; il est pris dans son sens de «direction»: il n’a de valeur que topographique.

    Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu’il m’est impossible pour le moment de le connaître.

    Elle est cette présence constante de l’homme à lui-même. Elle n’est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n’est que l’assurance d’un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner.

    Je ne puis comprendre ce que peut être une liberté qui me serait donnée par un être supérieur. J’ai perdu le sens de la hiérarchie. Je ne puis avoir de la liberté que la conception du prisonnier ou de l’individu moderne au sein de l’Etat. La seule que je connaisse, c’est la liberté d’esprit et d’action. Or si l’absurde annihile toutes mes chances de liberté éternelle, il me rend et exalte au contraire ma liberté d’action.

    De même, tout entier tourné vers la mort ( prise ici comme l’absurdité la plus évidente ), l’homme absurde se sent dégagé de tout ce qui n’est pas cette attention passionnée qui cristallise en lui. Il goûte une liberté à l’égard des règles communes.

    L’homme absurde entrevoit ainsi un univers brûlant et glacé, transparent et limité, où rien n’est possible mais tout est donné, passé lequel c’est l’effondrement et le néant. Il peut alors décider d’accepter de vivre dans un tel univers et d’en tirer ses forces, son refus d’espérer et le témoignage obstiné d’une vie sans consolation.

    Je tire ainsi de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. Par le seul jeu de la conscience , je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort–et je refuse le suicide.

    Les meilleurs parmi les hommes de l’éternel se sentent pris quelquefois d’un effroi plein de considération et de pitié devant des esprits qui peuvent vivre avec une pareille image de leur mort. Mais pourtant ces esprits en tirent leur force et leur justification. Notre destin est en face de nous et c’est lui que nous provoquons. Moins par orgueil que par conscience de notre condition sans portée. Nous aussi, nous avons parfois pitié de nous-mêmes. C’est la seule compassion qui nous semble acceptable: un sentiment que peut-être vous ne comprenez guère et qui vous semble peu viril. Pourtant ce sont les plus audacieux d’entre nous qui l’éprouvent. Mais nous appelons virils les lucides et nous ne voulons pas d’une force qui se sépare de la clairvoyance.

    Il y a tant d’espoir tenace dans le cœur humain. Les hommes les plus dépouillés finissent quelquefois par consentir à l’illusion. Cette approbation dictée par le besoin de paix est le frère intérieur du consentement existentiel.

    Le roman à thèse, l’œuvre qui prouve, la plus haïssable de toutes, est celle qui le plus souvent s’inspire d’une pensée satisfaite. La vérité qu’on croit détenir, on la démontre.

    Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même! Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

    Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition: c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

    Elle fait du destin une affaire d’homme, qui doit être réglée entre les hommes.

    Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l’homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l’univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s’élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l’envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n’y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse.

    Albert Camus

    1942

  • Lac leman en hiver Eugène Grasset Ca 1900
    Furinkazan,  Textes

    Révélation


    Douze ans ; le ciel nuageux et le lac démonté s’assemblant en une coquille unique, fusion d’une base vert émeraude aux blanches écumes et d’une chape grise, bleue et violacée, colérique et turbulente. Cette vision impose son caractère immuable, grandiose, disproportionné. Le paysage peint par mille esprits se moque de nous, nargue notre insignifiance humaine, nous écrase littéralement en révélant notre modicité. L’astre tourne, indépendamment de nos existences, indifférent à nos destinées. Trop majestueux et dédaigneux se présente cette structure inaccessible, tour fortifiée, aux inégalités lisses, n’offrant aucune prise pour nos mains hagardes. 

    Miroir mouvant constitué par la fine couche d’eau accumulée temporairement entre deux mouvements de houle, sur la surface plane en pierre, délimitant la semelle de caoutchouc noir, encerclant progressivement mon pied, se fendant d’abord contre la proue de la chaussure, générant une vaguelette en sens opposé, puis longeant les flancs de ce navire éphémère et créant enfin un sillage paisible à sa proue.  

    La robe blanche du curé, présentant un entrecroisé macroscopique écru, ne signifie plus rien au sein de l’alcôve bleutée. Son sermon ne m’atteint plus, tente de pourlécher mes omoplates par cette matinée tardive et tumultueuse aux bords du Léman. Le message me semble soudain absurde, dérisoire, irréel. D’où peut venir la vérité, existe-t-elle seulement ? Toutes ces influences tournoient autour de mon être ; principes familiaux, préceptes religieux et normes sociales dévoilent finalement leur désuétude. Une voie singulière et émancipée doit exister ; comment emprunter ce chemin, où découvrir cette piste s’élevant doucement au loin, indépendamment des monstres normatifs dirigeant notre société, statues colossales aimantant ses individus pour réitérer toujours les mêmes schémas millénaires ? 

    Plus qu’une idée à mon esprit ; ne plus croire naïvement, me soustraire à ces empreintes en les intégrant dans la compréhension de l’univers, les considérant réelles sans les dogmatiser, détachant mon existence de ces liens, voyageant entre ces fourmilières à dômes, sans céder à l’appel de leurs habitants, mais en étant conscient de leur présence. 

    Le garçon à la veste verte, dont les cheveux châtains suffisamment longs dansent au rythme des bourrasques, clôt ses fines paupières, profitant d’un instant lumineux et chaleureux, offert par les rayons de soleil ayant perforé la couverture orageuse en un point unique et brillant.  

    Furinkazan

    Mai 2019

    Lac Léman en hiver
    Eugène Grasset
    Ca. 1900

  • Auteurs,  Paroles

    Oh ! J’cours Tout Seul

    La vie c’est comme une image. 
    Tu t’imagines dans une cage ou ailleurs. 
    Tu dis c’est pas mon destin, 
    Ou bien tu dis c’est dommage et tu pleures. 

    On m’a tout mis dans les mains.
    J’ai pas choisi mes bagages en couleurs.
    Je cours à côté d’un train
    Qu’on m’a donné au passage
    De bonne heure.

    Et je regarde ceux
    Qui se penchent aux fenêtres.
    J’me dis qu’y en a parmi eux
    Qui me parlent peut-être.
    Oh j’cours tout seul
    Je cours et j’me sens toujours seul
    Si j’te comprends pas
    Apprends-moi ton langage,
    Dis moi des choses qui m’font du bien,
    Qui m’remettent à la page,
    Oh j’cours tout seul.
    Je cours et j’me sens toujours seul.

    Pour des histoires que j’aim’bien
    J’ai parfois pris du retard mais c’est rien
    J’irai jusqu’au bout du ch’min
    Et qu’en ce snra la nuit noire je serai bien
    Faut pas qu’tu penses à demain

    Faut pas dormir au hasard et tu tiens
    Je cours à côté d’un train
    Qu’on m’a donné au passage un matin

    Et je regarde ceux
    Qui saluent aux fenêtres
    J’me dis qu’y en a parmi eux
    Qui m’aim’raient peut-être
    Oh j’cours tout seul
    Je cours et j’me sens toujours seul
    Même si j’te comprends pas
    Apprends moi ton Iangage
    Dis moi des choses qui m’font du bien
    Qui m’remettent àIa page
    Oh j’cours tout seul,
    Je cours et j’me sens toujours tout seul

    Et je regarde ceux
    Qui s’endorment aux fenêtres.
    J’me dis qu’y en a parmi eux
    Qui m’oublient peut-être.
    Oh j’cours tout seul.
    Je cours et j’me sens toujours tout seul.

    On vous dira sans doute
    Que mon histoire est bizarre
    Je sais mais j’peux pas m’arrêter
    Vu qu’y a plus de noms sur les gares
    Oh je cours tout seul
    Je cours et j’me sens toujours tout seul

    Oh je cours tout seul
    Je cours et m’sens toujours tout seul

    William Sheller

  • Auteurs,  Textes

    Mémoires de ma vie

    Je me suis souvent dit: “Je n’écrirai point les mémoires de ma vie; je ne veux point imiter ces hommes qui conduits par la vanité et le plaisir qu’on retrouve naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs et compromettent la paix des familles”

    Chateaubriand
    1809

    Furinkazan

    April 2019

  • Furinkazan,  Textes

    La Musique aux Tuileries

    Édouard Manet

    1862

    La rumeur semble identique, la température de l’atmosphère également. Cent cinquante ans séparent ces deux scènes, et pourtant de leur position côte à côte, elles se déplacent graduellement l’une en direction de l’autre, se superposant complétement et se fondant en une seule perception visuelle, unique et anachronique. Le regard des hommes, sérieux et en même temps scrutant les différents attroupements composés immanquablement de deux à quatre individus, recherchent une figure similaire, confirmant leur appartenance à cette faune humaine bigarrée. 

    Les façades roses ou beiges, la peinture coulant parfois sous forme de cônes glacés de printemps, la structure métallique immobile du wagon, en attente de départ pour la France, laissant transparaître des silhouettes mobiles aux traits imperceptibles à travers les vitres fumées, ont remplacé les feuillus aux verts horizontaux, constituant la partie supérieure de la toile. 

    Le point de ravitaillement occupe un tabouret de fer, semblable en consistance aux chaises délaissées au premier plan de la peinture, servant de reposoir pour un cerceau ou un chien portant inconsciemment le bleu frappant de ses maîtresses. La texture conique des cheveux du distributeur de palliatifs laisse apparaître les volutes tortueuses et parfois rapides s’échappant de la cigarette partagée. Une solitude intense perce les yeux globuleux mi ouverts et injectés. Une existence entière est contenue dans ce regard, un désenchantement définitif, immobilisant les mains lasses de cette âme déchue. 

    Des voix aux différentes langues se précisent parfois à travers le brouhaha, se distinguent nettement pendant quelques secondes, amenant des bribes de conversations identiques à celles échangées à l’abris des chênes et marronniers des Tuileries, aussi souvent émise pour la première fois, depuis la nuit des temps….

    Les accoutrements divergent, soulignant pourtant les mêmes utilités. Les casquettes et bérets ont remplacé ces haute-formes, d’où naissent les troncs soutenant le parasol naturel constitué par les arbres. La lumière tiède et déclinante se mêle aux effluves éthyliques, aux senteurs de haschich, pour baigner quelques instants ces êtres de chair dans une illusion de communion pacifique, une pause artificielle dans leur existence maussade. 

    Ces communications éphémères s’interrompent l’une après l’autres, heurtant légèrement le sol comme une corde reliant les différents participants, s’affalant brusquement. Les enveloppes restent clouées dans le même périmètre, mais uniques et isolées, une masse de points distincts, sans plus aucune relation tangible les uns avec les autres. 

    Furinkazan

    Avril 2019

  • Furinkazan,  Textes

    Implosion

    Les montagnes enneigées s’alimentent de ma force, intègrent mon énergie pour la détruire implicitement et complètement.  Annihilation de mon souffle qui flotte juste devant ma bouche, se balance insensiblement devant moi, vit et périt juste après.

    Mâchonnement de chewing-gum dans ce continuum entre un menton informe et un cou gras, surplombant deux joues flasques et pendant à moitié.

    Consistance morne projetée par des yeux bleus indifférents, flottant de manière insignifiante, traînant à hauteur de ce regard vide, insipide et mort, vivant mais mort…. 

    La mastication bovine se poursuit, malgré la fermeture de cette sacoche informe noire, faite de pétrole et compressée. Je reste dans une intimité partagée, une animalité spontanée et naturelle, sans jeux, sans hypocrisie. 

    Aspiration de la substance autour de moi, les mots du morceau entendu mangent ma quintessence, me signifient et font naître mon antagonisme. Les teintes de mon portrait se dissipent lentement, à fur et à mesure que mon image s’écoule au rythme du liquide ajouté par à-coup. Déformation progressive de mes traits, dilution de mon visage, maintenant informe et vulgaire, traînée incompréhensible. Les couleurs se mélangent, le bleu avec le brun et le blanc, filigrane horizontale hachuré. 

    Pas de destruction, juste une renaissance anéantie, avortée, irréelle. Réalité de la poire alternée, ombre projetée, corps éclairé par l’ampoule transparente, faisant apercevoir le fils incandescent de mon âme, orangée comme le sang, comme la glaise mélangée à la terre d’Afrique.   

    Furinkazan

    Avril 2019