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    Playing God

    Matteo Burani and Arianna Gheller

    • Car le mystère de la vie humaine n’est pas seulement de vivre, mais ​de savoir pourquoi l’on vit. Sans une idée très ferme du but de cette vie, l’homme refuse de vivre, et il préfère se tuer plutôt que de rester sur terre, quand bien même, sur terre, il ne serait entouré que de pains. C’est ainsi, mais quel est le résultat ? Au lieu de T’emparer de la liberté humaine, Tu n’as fait que l’accroître encore plus ! Ou Tu as oublié que l’homme préfère le repos, et même la mort, au libre choix dans la connaissance du bien et du mal ? Il n’y a rien de plus tentant pour l’homme que la liberté de sa conscience, mais rien de plus douloureux. Or, Toi, comme fondement, au lieu de principes solides qui auraient dû apaiser la conscience des hommes une fois pour toutes, Tu as pris tout ce qui est extraordinaire, énigmatique et mystérieux, tout ce qui est au-dessus de leurs forces, et donc, Tu as fait comme si Tu ne les aimais pas – et qui a fait cela : celui qui venait leur offrir sa vie ! Au lieu de s’emparer de la liberté humaine, Tu l’as multipliée, et, à tout jamais, Tu as chargé de souffrances le royaume spirituel de l’homme. Tu as voulu de l’homme un amour qui soit libre, voulu que l’homme que Tu aurais séduit et attiré Te suive librement. Privé de la loi ancienne, une loi sévère, l’homme, dorénavant, devait juger lui-même, dans son cœur libre, de ce qui était bien et de ce qui était mal, en n’ayant devant soi pour seul guide que Ton image – mais comment n’as-Tu pas pensé qu’il finirait par tout rejeter et par tout mettre en doute, tout, jusqu’à Ton image et même Ta vérité, s’il était opprimé par un joug aussi terrifiant que la liberté de choisir ? Les hommes s’exclameront enfin que la vérité n’est pas en Toi, parce qu’il est impossible de les laisser dans une souffrance et dans un trouble plus terribles que ceux où Tu les as laissés ainsi, avec tant de soucis, tant de questions insolubles.
    •  Tu n’es pas descendu de la croix quand on Te criait, en se moquant, en Te narguant : « Descends de la croix et nous croirons que tu es Toi. » Tu n’es pas descendu car, là encore, Tu t’es refusé à rendre l’homme esclave du miracle, Tu voulais une foi qui soit libre et non pas miraculeuse. Tu voulais un amour qui soit libre, non les exaltations esclaves d’un prisonnier devant un pouvoir qui l’a terrorisé à tout jamais. Or, là encore, Tu as surestimé les hommes, puisque, bien sûr, ce sont des prisonniers, même s’ils sont rebelles. Regarde autour de Toi, juge Toi-même, voilà, quinze siècles ont passé, vas-y, regarde-les : qui as-Tu élevé jusqu’à toi ? Je Te le jure, l’homme a été créé plus faible, plus vil que ce que Tu pensais de lui ! Est-il capable, dis-moi, est-il capable de faire la même chose que Toi ? En le plaçant si haut, Tu as agi comme si Tu cessais de compatir, car Tu demandais de lui bien plus qu’il ne pouvait donner – et qui agissait ainsi ? Celui qui l’a aimé plus que Soi-même ! L’estimant moins, Tu lui aurais moins demandé, et Tu aurais été plus près de l’amour, car le fardeau de l’homme aurait été moins lourd. L’homme, il est faible et vil.
    • Et s’il y a un mystère, alors nous aussi, nous avions le droit de prêcher le mystère et d’enseigner aux hommes que ce qui importe n’est pas le libre arbitre de leur cœur, et pas l’amour, mais le mystère, auquel ils n’ont qu’à se soumettre aveuglément, fût-ce à l’encontre de leur conscience. Nous avons corrigé Ton œuvre et nous l’avons fondée sur le miracle, le mystère et sur l’autorité. Et les hommes se sont sentis heureux d’être à nouveau menés comme un troupeau, et d’avoir pu enfin délivrer leur cœur d’un don si terrifiant, qui leur avait apporté tant de douleur. Et nous, dis-moi, avons-nous eu raison de professer cela et de le faire ? Crois-Tu vraiment que nous n’aimions pas les hommes, nous qui savions si humblement leur impuissance, qui les avons soulagés de leur fardeau, avec amour, et en autorisant même le péché à leur nature faible, mais un péché autorisé par nous ? Pourquoi donc aujourd’hui viens-Tu nous déranger ? Et qu’as-Tu donc à me regarder avec ce regard doux, avec cette compassion, sans jamais rien me dire ? Indigne-Toi, je ne veux pas de Ton amour, parce que, moi-même, je ne T’aime pas. Et qu’aurais-je donc à Te cacher ? Ou je ne sais pas à qui je parle ? Tout ce que j’ai à Te dire, tout, Tu le sais déjà, je le lis dans Tes yeux. Ou, moi, pourrai-je Te cacher notre mystère ? Ou peut-être veux-Tu que ce soit moi, précisément, qui Te le révèle ? Alors, écoute : nous ne sommes pas avec Toi, mais avec lui – notre mystère, le voilà ! Depuis longtemps nous ne sommes plus avec Toi, mais avec lui, depuis huit siècles. Voilà exactement huit siècles que nous avons pris de lui ce que, Toi, Tu avais rejeté avec indignation, ce dernier don ​qu’il T’avait proposé en Te montrant tous les royaumes terrestres : il nous a donné Rome et le glaive de César et nous nous sommes déclarés seulement rois de la terre, maîtres uniques, même si nous n’avons pas encore eu le temps de mener notre entreprise jusqu’à son terme définitif.
    • Chez nous, non, chacun sera heureux, personne ne se rebellera, personne ne s’entretuera plus à tout bout de champ, comme dans Ta liberté à Toi. Oh, nous arriverons à les convaincre qu’ils ne deviendront libres qu’au moment où ils renonceront pour nous à leur liberté et ils se soumettront. Eh quoi, ce que nous leur dirons, ce sera juste ou ce sera un mensonge ? Ils comprendront eux-mêmes que nous avons raison car ils se rappelleront jusqu’à quelles horreurs d’esclavage et de trouble Ta liberté aura pu les pousser. La liberté, la liberté de l’esprit, la science les conduiront jusqu’à de tels labyrinthes, les placeront devant de tels miracles, de tels mystères inexpliqués, que ​quelques-uns d’entre eux, les insoumis et les farouches, s’élimineront eux-mêmes, les autres, insoumis mais plus faibles, s’élimineront les uns les autres, et les troisièmes, ceux qui seront restés, les faibles et les malheureux, ramperont à nos pieds en criant : « Oui, vous aviez raison, vous étiez seuls à détenir Son mystère, nous revenons vers vous, sauvez-nous de nous-mêmes. » En recevant de nous le pain, bien sûr, ils verront clairement que c’est leur propre pain, celui qu’ils ont fait de leurs mains, que nous leur reprenons, pour le leur rendre, sans le moindre miracle, ils verront que nous n’avons pas mué les pierres en pains, mais, plus encore que du pain en tant que tel, leur joie viendra de recevoir ce pain de nos mains à nous ! Car ils ne se rappelleront que trop comment auparavant, sans nous, ces mêmes pains qu’ils produisaient ne se muaient qu’en pierres dans leurs mains, alors que, du jour où ils se sont tournés vers nous, ce sont les pierres elles-mêmes qui, dans leurs mains, sont devenues des pains. Ils n’apprécieront que trop, oui, trop ce que cela veut dire, de se soumettre une fois pour toutes ! Aussi longtemps que les hommes ne l’auront pas compris, ils seront malheureux.
    • Qui a dispersé le troupeau et l’a jeté sur des routes inconnues ? Mais le troupeau se réunira encore une fois, et il se soumettra encore, et, cette fois, ce sera pour toujours. Alors, nous leur donnerons un bonheur calme et humble, le bonheur des créatures sans force, telles qu’elles ont été créées. Oh, nous finirons bien par les convaincre de renoncer à l’orgueil, car Tu les as élevés au-dessus d’eux-mêmes, et donc Tu leur as enseigné l’orgueil ; nous leur prouverons qu’ils sont faibles, qu’ils ne sont que de pauvres enfants, mais que le bonheur de l’enfant est le plus ​doux des bonheurs. Ils deviendront craintifs, ils nous regarderont, ils se presseront vers nous comme des poussins vers la poule couveuse. Nous les émerveillerons et nous les effraierons, et nous serons leur orgueil, d’être si forts et si intelligents, d’avoir pu ainsi dompter cet innombrable troupeau de rebelles. Ils frissonneront sans défense devant notre colère, leur esprit sera pris de terreur, leurs yeux deviendront larmoyants, comme ceux des enfants et des femmes, mais ils passeront tout aussi facilement, au premier signe que nous ferons, au rire et à la joie, à la gaieté radieuse, aux chansonnettes heureuses de l’enfance. Oui, nous les forcerons à travailler, mais, aux heures que le travail laissera libres, nous leur ferons une vie qui sera un jeu d’enfant, avec des chansons enfantines, avec un chœur, des danses innocentes. Oh, nous leur permettrons même le péché, ils sont faibles et sans force, et ils nous aimeront comme des enfants de leur permettre le péché. Nous leur dirons que tout péché sera racheté s’il est commis avec notre permission ; et si nous leur donnons cette permission de pécher, c’est que nous les aimons, et que, la punition, soyons grands princes, nous la prendrons sur nous. Et nous la prendrons bien sur nous, cette punition, et, eux, ils nous vénéreront comme des bienfaiteurs qui se seront chargés de leurs péchés devant la face de Dieu. Et ils n’auront jamais aucun secret pour nous. Nous leur donnerons ou non la permission de vivre avec leurs femmes et leurs maîtresses, d’avoir ou de ne pas avoir des enfants – selon qu’ils seront obéissants –, et, eux, ils nous seront soumis, avec gaieté et avec joie. Toutes les ténèbres les plus mystérieuses de leur conscience, tout, ils nous porteront tout, et nous résoudrons tout, et, eux, ils auront foi en notre décision, et ce sera une foi joyeuse, car elle les dispensera ​de ce souci terrible et de ces douleurs effrayantes qu’ils supportent aujourd’hui d’avoir à décider à titre libre et personnel. Et tous seront heureux, tous ces millions de créatures, sauf les cent mille qui les dirigeront. Car nous, qui aurons la charge du secret, nous serons les seuls à être malheureux. Il y aura des milliers de millions d’enfants heureux, et cent mille hommes déchirés qui auront pris sur eux cette malédiction de connaître le bien et le mal.
    • Pourquoi il est impossible qu’on trouve parmi eux un homme à la douleur sincère, qui soit torturé par une grande douleur, et qui aime l’humanité ? Tu vois : imagine qu’il s’en soit trouvé un seul, parmi tous ces gens qui ne cherchent que les biens matériels et ignobles, ne serait-ce qu’un seul homme comme mon vieil inquisiteur, qui a lui-même mangé des racines dans le désert et a lutté contre le démon, en domptant sa chair pour se rendre libre et parfait, et qui, pourtant, toute sa vie a ​aimé l’humanité et qui brusquement a été illuminé et a vu clairement qu’elle n’est pas bien grande, la béatitude morale d’atteindre la perfection de sa volonté pour se convaincre en même temps que des millions d’autres créatures de Dieu ne restent créées que comme une forme de sarcasme, qu’elles n’auront jamais la force de vivre avec leur liberté, que des rebelles pitoyables ne feront jamais des géants qui finiront de construire la tour, que ce n’est pas pour des oies pareilles que le grand idéaliste a rêvé de son harmonie. Une fois que, ça, il l’a compris, il a rejoint… les sages. Est-ce que, ça, ça n’a jamais pu arriver ?
    • — Et même si c’était ça ! Enfin, tu as deviné. Et, réellement, c’est ça, réellement, tout le secret n’est que là-dedans, mais est-ce que ce n’est pas une souffrance, ne serait-ce que pour un homme comme lui, qui a tué toute sa vie à un progrès spirituel dans le désert et qui n’a pas pu se guérir de son amour de l’humanité ? Au déclin de ses jours, il arrive à la conviction claire que ce ne sont que les conseils du grand esprit terrifiant qui pourraient donner ne serait-ce qu’un semblant d’ordre supportable à ces rebelles sans force, “ces créatures d’essai, inachevées, créées comme un sarcasme”. Et donc, quand il arrive à cette conviction, il voit qu’il doit suivre l’indication de l’esprit très sage, de l’esprit terrifiant de la mort et de la destruction, et, donc, se convertir au mensonge et à la tromperie et mener les hommes, cette fois consciemment, vers la mort et la destruction, et les tromper, en plus, tout au long de leur route, pour que, ​d’une façon ou d’une autre, ils ne remarquent pas où on les mène, pour que, au moins pendant le trajet, ces aveugles pitoyables s’estiment heureux. Et, remarque ça, une tromperie au nom de Celui dans l’idéal de qui le vieillard a cru avec une telle passion pendant toute sa vie ! Est-ce que, ça, ce n’est pas un malheur ? Et si ne serait-ce qu’un seul homme comme celui-là se retrouve à la tête de toute cette armée “qui a soif du pouvoir seulement au nom des biens ignobles”, mais est-ce qu’un seul homme comme celui-ci là ne suffit pas pour qu’il y ait tragédie ? Bien plus : il suffit qu’un seul homme de ce genre se tienne à sa tête pour que se trouve enfin une vraie idée directrice de toute l’entreprise de Rome avec toutes ses armées et ses jésuites, l’idée suprême de cette entreprise. Je te le dis franchement, et j’y crois fermement, que cet homme unique n’a jamais disparu parmi ceux qui étaient à la tête du mouvement.

      Dostoïevski, Fédor

      Les Frères Karamazov, 1880: le Grand Inquisiteur

    • Auteurs,  Films

      Jeanne d’Arc

      Jeanne d’Arc
      Carl Theodor Dreyer
      1928

      L’aveu

      De là aussi les ambiguïtés de son rôle. D’un côté, on essaie de le faire entrer dans le calcul général des preuves ; on fait valoir qu’il n’est rien de plus que l’une d’elles : il n’est pas l’evidentia rei ; pas plus que la plus forte d’entre les preuves, il ne peut emporter à lui seul la condamnation, il doit être accompagné d’indices annexes, et de présomptions ; car on a bien vu des accusés se déclarer coupables de crimes qu’ils n’avaient pas commis ; le juge devra donc faire des recherches complémentaires, s’il n’a en sa possession que l’aveu régulier du coupable. Mais d’autre part, l’aveu l’emporte sur n’importe quelle autre preuve. Il leur est jusqu’à un certain point transcendant ; élément dans le calcul de la vérité, il est aussi l’acte par lequel l’accusé accepte l’accusation et en reconnaît le bien-fondé ; il transforme une information faite sans lui en une affirmation volontaire. Par l’aveu, l’accusé prend place lui-même dans le rituel de production de la vérité pénale. Comme le disait déjà le droit médiéval, l’aveu rend la chose notoire et manifeste. À cette première ambiguïté, se superpose une seconde : preuve particulièrement forte, ne demandant pour emporter la condamnation que quelques indices supplémentaires, réduisant au minimum le travail d’information et la mécanique démonstratrice, l’aveu est donc recherché ; on utilisera toutes les coercitions possibles pour l’obtenir. Mais s’il doit être, dans la procédure, la contrepartie vivante et orale de l’information écrite, s’il doit en être la réplique et comme du côté de l’accusé, il doit être entouré de garanties et de formalités. Il garde quelque chose d’une transaction : c’est pourquoi on exige qu’il soit « spontané », qu’il soit formulé devant le tribunal compétent, qu’il soit fait en toute conscience, qu’il ne porte pas sur des choses impossibles, etc.  Par l’aveu, l’accusé s’engage par rapport à la procédure ; il signe la vérité de l’information. Cette double ambiguïté de l’aveu (élément de preuve et contrepartie de l’information ; effet de contrainte et transaction semi-volontaire) explique les deux grands moyens que le droit criminel classique utilise pour l’obtenir : le serment qu’on demande à l’accusé de prêter avant son interrogatoire (menace par conséquent d’être parjure devant la justice des hommes et devant celle de Dieu ; et en même temps, acte rituel d’engagement) ; la torture (violence physique pour arracher une vérité, qui de toute façon, pour faire preuve, doit être répétée ensuite devant les juges, à titre d’aveu « spontané ».

      Michel Foucault

      Surveiller et punir, 1975