• Auteurs,  Textes

    La responsabilité

    L’ histoire d’Oedipe est bien connue : un berger, ayant trouvé un nouveau-né abandonné, l’apporta au roi Polybe qui l’éleva. Quand Oedipe fut grand, il rencontra sur un chemin de montagne un char où voyageait un prince inconnu. Ils se prirent de querelle, Oedipe tua le prince. Plus tard, il épousa la reine Jocaste et devint roi de Thèbes. Il ne se doutait pas que l’homme qu’il avait tué autrefois dans les montagnes était son père et la femme avec laquelle il couchait, sa mère. Cependant, le sort s’acharnait sur ses sujets et les accablait de maladies. Quand Oedipe comprit qu’il était lui-même coupable de leurs souffrances, il se creva les yeux avec des épingles et, à jamais aveugle, il partit de Thèbes.

    Et il se disait (Thomas) que la question fondamentale n’était pas : Savaient-ils ou ne savaient-ils pas ? Mais : Est-on innocent parce qu’on ne sait pas ? Un imbécile assis sur le trône est-il déchargé de toute responsabilité du seul fait que c’est un imbécile ? 

    Alors, Tomas se rappela l’histoire d’Oedipe. Oedipe ne savait pas qu’il couchait avec sa propre mère et, pourtant, quand il eut compris ce qui s’était passé, il ne se sentit pas innocent. Il ne put supporter le spectacle du malheur qu’il avait causé par son ignorance, il se creva les yeux et, à jamais aveugle, il partit de Thèbes.

    L’insoutenable légèreté de l’être

    Milan Kundera

    1984

  • Auteurs,  Textes

    L’issue

    Elle regardait Tomas. Ce n’était pas sur ses yeux qu’était pointé son regard, mais une dizaine de centimètres plus haut, sur ses cheveux, qui exhalaient l’odeur du sexe d’une autre.

    Elle dit : « Tomas, je n’en peux plus. Je sais que je n’ai pas le droit de me plaindre. Depuis que tu es revenu à Prague à cause de moi, je me suis interdit d’être jalouse. Je ne veux pas être jalouse, mais je ne peux pas m’en empêcher, je n’en ai pas la force. S’il te plaît, aide-moi ! » 

    Il la prit par le bras et la conduisit dans un square où ils allaient souvent se promener des années plus tôt. Dans ce square il y avait des bancs : des bleus, des jaunes, des rouges. Quand ils furent assis, Tomas lui dit : « Je te comprends. Je sais ce que tu veux. J’ai tout arrangé. Maintenant, tu vas aller au Mont-de-Pierre. » 

    Aussitôt, elle fut saisie d’angoisse : « Au Mont-de- Pierre ? Pour quoi faire, au Mont-de-Pierre ? 

    — Tu monteras tout en haut et tu comprendras. »

    Elle n’avait aucune envie de s’en aller ; son corps était si faible qu’elle n’arrivait pas à se détacher du banc. Mais elle ne pouvait désobéir à Tomas. Elle fit un effort pour se lever. 

    Elle se retourna. Il était toujours assis sur le banc et lui souriait presque gaiement. Il fit un geste de la main, sans doute pour l’encourager. 

    En arrivant au Mont-de-Pierre, cette colline verdoyante qui se dresse au centre de Prague, elle s’aperçut avec stupeur qu’il n’y avait personne. C’était curieux, car d’habitude des foules de Pragois venaient à toute heure y prendre l’air dans les allées. Elle avait l’angoisse au coeur, mais la colline était tellement silencieuse et le silence si rassurant qu’elle ne se défendait pas et s’abandonnait avec confiance dans ses bras. Elle montait, s’arrêtant de temps à autre pour regarder en arrière. A ses pieds, elle découvrait une multitude de tours et de ponts. Les saints menaçaient du poing, leurs yeux pétrifiés fixés sur les nuages. C’était la plus belle ville du monde. 

    Elle arriva en haut. Derrière les stands où l’on vendait d’ordinaire des glaces, des cartes postales et des biscuits (les vendeurs étaient absents ce jour-là) une pelouse s’étendait à perte de vue, plantée d’arbres clairsemés. Elle y aperçut quelques hommes. Plus elle s’en approchait, plus elle ralentissait le pas. Il y en avait six. Ils étaient immobiles ou ils allaient et venaient très lentement, un peu comme des joueurs sur un terrain de golf quand ils examinent le relief, soupèsent leur canne dans leur main et se concentrent pour se mettre en condition avant le tournoi. 

    Elle arrivait enfin tout près d’eux. Parmi les six hommes, elle fut certaine d’en reconnaître trois qui étaient venus ici pour jouer le même rôle qu’elle. Ils étaient timides, ils donnaient l’impression de vouloir poser des tas de questions mais d’avoir peur de déranger, de sorte qu’ils préféraient se taire et qu’ils regardaient autour d’eux d’un air perplexe. 

    Les trois autres irradiaient une indulgente bonhomie. L’un de ces trois-là tenait un fusil à la main. En apercevant Tereza, il lui fit signe avec un sourire : « Oui, c’est ici. » 

    Elle le salua d’un hochement de tête et se sentit terriblement mal à l’aise. 

    L’homme ajouta : « Pour qu’il n’y ait pas d’erreur, c’est bien votre volonté? » 

    Il était facile de dire « non, ce n’est pas ma volonté » ; mais il était impensable pour elle de tromper la confiance de Tomas. Quelle excuse invoquer, une fois de retour à la maison ? De sorte qu’elle dit : « Oui. Evidemment. C’est ma volonté. » 

    L’homme au fusil poursuivait : « Il faut que vous compreniez pourquoi je vous pose cette question. Nous ne faisons ça que lorsque nous sommes certains que ceux qui viennent nous trouver ont eux-mêmes expressément décidé de mourir. Ce n’est qu’un service que nous leur rendons. » 

    Son regard interrogateur restait posé sur Tereza et elle dut une fois encore l’assurer de sa résolution : « Oui, soyez sans crainte ! C’est ma volonté. 

    — Voulez-vous passer la première ? » demanda-t-il. Elle voulait retarder l’exécution, ne fût-ce que de quelques instants.

    « Non, s’il vous plaît, non. Si possible, je voudrais passer en dernier. 

    — Comme vous voulez », dit l’homme et il s’approcha des autres. Ses deux assistants ne portaient pas d’arme et n’étaient là que pour s’occuper des gens qui devaient mourir. Ils les prenaient par le bras et les accompagnaient sur la pelouse. C’était une immense surface gazonnée qui s’étendait à perte de vue. Les candidats à l’exécution pouvaient choisir eux-mêmes leur arbre. Ils s’arrêtaient, regardaient longuement, ne pouvaient se décider. Deux d’entre eux choisirent enfin deux platanes, mais le troisième allait de plus en plus loin, ne trouvant pas d’arbre digne de sa mort. L’assistant, qui le tenait mollement par le bras, l’accompagnait sans s’impatienter, mais bientôt, l’homme n’eut plus le courage d’avancer et s’arrêta près d’un érable touffu.

    Les assistants mirent un bandeau sur les yeux des trois hommes. 

    Sur l’immense pelouse il y avait donc trois hommes adossés à trois troncs d’arbres, chacun avec un bandeau sur les yeux et la tête tournée vers le ciel. L’homme au fusil mit en joue et fit feu. A part le chant des oiseaux, on n’entendit pas un bruit. Le fusil était muni d’un silencieux. On voyait seulement que l’homme adossé à l’érable commençait à s’affaisser. 

    Sans s’éloigner de l’endroit où il se trouvait, l’homme au fusil se tourna dans une autre direction et le personnage adossé au platane s’écroula à son tour dans un total silence, et quelques instants plus tard (l’homme au fusil pivotait sur place) le troisième candidat au supplice tomba lui aussi sur le gazon. 

    L’un des assistants s’approcha sans un mot de Tereza. Il tenait à la main un bandeau bleu foncé. 

    Elle comprit qu’il voulait lui bander les yeux. Elle hocha la tête et dit : « Non, je veux tout voir. » 

    Mais ce n’était pas la vraie raison de son refus. Elle n’avait rien des héros qui sont résolus à regarder bravement droit dans les yeux le peloton d’exécution. Elle cherchait seulement à retarder sa mort. Elle se disait qu’au moment où elle aurait les yeux bandés, elle serait déjà dans l’antichambre de la mort, sans espoir de retour. 

    L’homme ne chercha pas à la contraindre et la prit par le bras. Ils marchaient sur l’immense pelouse et Tereza ne pouvait se décider pour un arbre ou un autre. Personne ne l’obligeait à se hâter, mais elle savait que, de toute façon, elle ne pouvait échapper. Apercevant devant elle un marronnier en fleur, elle s’en approcha. Elle s’adossa au tronc et leva la tête : elle voyait le feuillage traversé par les rayons du soleil et elle entendait la ville qui murmurait au loin, faiblement et doucement, en faisant entendre la rumeur de mille violons. 

    L’homme leva son fusil. 

    Elle ne se sentait plus de courage. Elle était désespérée de sa faiblesse, mais elle ne put la maîtriser. Elle dit : « Non ! Ce n’est pas ma volonté. » 

    L’homme abaissa immédiatement le canon de son fusil et dit très calmement : « Si ce n’est pas votre volonté, on ne peut pas le faire. On n’en a pas le droit. »

    Sa voix était aimable, comme s’il s’excusait auprès de Tereza de ne pouvoir l’exécuter si ce n’était pas sa volonté. Cette gentillesse lui crevait le coeur ; elle tourna son visage vers l’écorce de l’arbre et éclata en sanglots. 

    Elle étreignait l’arbre, le corps secoué de sanglots, comme si ce n’était pas un arbre, mais son père qu’elle avait perdu, son grand-père qu’elle n’avait pas connu, son bisaïeul, son trisaïeul, un homme infiniment vieux venu des plus lointaines profondeurs du temps pour lui tendre son visage sous le masque de l’écorce rugueuse de l’arbre. 

    Elle se retourna. Les trois hommes étaient déjà loin, ils  allaient et venaient sur la pelouse comme des joueurs de golf, et c’était bien à une canne de golf que faisait penser le fusil dans la main de celui qui était armé. 

    Elle redescendait par les allées du Mont-de-Pierre et elle gardait au fond de son âme le souvenir nostalgique de l’homme qui devait la fusiller et ne l’avait pas fait. Elle avait besoin de lui. Elle avait besoin de quelqu’un pour l’aider, à la fin ! Tomas ne l’aiderait pas. Tomas l’envoyait à la mort. Seul un autre pouvait l’aider ! 

    Plus elle approchait de la ville, plus elle éprouvait une sorte de nostalgie pour cet homme et plus elle avait peur de Tomas. Il ne lui pardonnerait pas de ne pas avoir tenu sa promesse. Il ne lui pardonnerait pas d’avoir manqué de courage et de l’avoir trahi. Elle était déjà dans la rue où ils habitaient et elle savait qu’elle allait le voir d’une minute à l’autre. A cette idée elle fut prise de panique ; elle en avait des crampes d’estomac, elle en avait envie de vomir.

    Milan Kundera

    L’insoutenable légèreté de l’être

    1984

  • Auteurs,  Textes

    Mitgefühl

    Dans les langues qui forment le mot compassion non pas avec la racine « passio = souffrance » mais avec le substantif « sentiment », le mot est employé à peu près dans le même sens, mais on peut difficilement dire qu’il désigne un sentiment mauvais ou médiocre. La force secrète de son étymologie baigne le mot d’une autre lumière et lui donne un sens plus large : avoir de la compassion (co-sentiment), c’est pouvoir vivre avec l’autre son malheur mais aussi sentir avec lui n’importe quel autre sentiment : la joie, l’angoisse, le bonheur, la douleur. Cette compassion-là (au sens de soucit, wspolczucie, Mitgefühl, medkänsla) désigne donc la plus haute capacité d’imagination affective, l’art de la télépathie des émotions. Dans la hiérarchie des sentiments, c’est le sentiment suprême.

    Milan Kundera

    L’insoutenable légèreté de l’être

    1984

  • Furinkazan,  Textes

    La pureté

    Découpe d’une arrête nasale parfaite, reflets cuivrés s’irisant avec la lumière révélatrice, qui exacerbe les contrastes de ses cheveux auburn, soulignant les inflexions opposées de chaque boucle. 

    La spontanéité cristalline de l’enfance, associée à la relative virginité de son registre d’expérience humaine interférent, pour l’œil inattentif, avec la reconnaissance de ce joyaux ambré et chaleureux, rarissime et extraordinaire à travers l’éventail des caractères portés par les hommes depuis les balbutiements de la conscience.  

    Cette pureté absolue résidant au sein de sa poitrine, transparait librement à travers deux grands yeux bruns, vannes animiques distribuant cette sincérité inaltérée à l’espace immédiat. Contamination instantanée des êtres récepteurs aux alentours. 

    Le bloc brut composant le noyau spirituel de cet enfant n’est pas épargné par l’assaut des émotions humaines ; au contraire, il les capte entièrement avec une perspicacité accrue. Cette matière centrale, terre malléable et vivante se déforme au contact des différents sentiments rencontrés, mais seulement certains semblent la marquer définitivement, déformations durables, qui contribueront à la construction de son être, unique et rare. 

    Sa texture est en fin de compte épargnée par l’égocentrisme, l’hypocrisie constitutionnelle et l’arrogance existentielle qui portent la majorité des actions et des aspirations propres aux membres de notre espèce. Seules restent inscrits dans la glaise de manière indélébile, l’empathie pour les êtres qui l’entourent, le souci d’intégrité et d’honnêteté envers elle-même et les autres, la considération égale et non intéressée pour chacun. 

    Cette sincérité blanche et étincelante englobe autant l’interlocuteur individuel réceptif, qu’elle pourrait fédérer la multitude, au son sincère et confiant de sa voix.  

    Furinkazan

    June 2019

  • Auteurs,  Textes

    Recherche

    J’écris principalement pour rendre compte de moi-même à moi-même. Je n’ai jamais été heureux. Je n’ai jamais atteint le bonheur que j’ai poursuivi avec la persévérance qui tient à l’ardeur naturelle de mon âme. Personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais; personne n’a connu entièrement le fond de mon cœur. La plupart des sentiments y sont restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des être imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux avant de mourir, remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur….

    J’avais de plus les pressentiments de tribulations de mes futures destinées; ingénieux à me tourmenter, je m’étais placé entre deux désespoirs; quelquefois je me croyais qu’un être nul, incapable de s’élever au-dessus de la classe commune; quelquefois il me semblait sentir en moi des qualités supérieures qui ne seraient jamais appréciées: un secret instinct m’avertissait qu’en avançant dans le monde, je ne trouverais rien, de ce que je cherchais; tout nourrissait l’amertume de mes dégoûts. 

    Chateaubriand

    Mémoires d’outre-tombe

    1811

  • Auteurs,  Textes

    Le mythe de Sisyphe

    Un degré plus bas et voici l’étrangeté: s’apercevoir que le monde est «épais», entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. Au fond de toute beauté gît quelque chose d’inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d’arbres, voici qu’à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointains qu’un paradis perdu.

    Une seule chose: cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde

    Entre la certitude que j’ai de mon existence et le contenu que j’essaie de donner à cette assurance , le fossé ne sera jamais comblé . Pour toujours, je serai étranger à moi-même .

    Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme.

    L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde.

    Je veux savoir si je puis vivre avec ce que je sais et avec cela seulement.

    Cet état de l’absurde, il s’agit d’y vivre. Je sais sur quoi il est fondé, cet esprit et ce monde arc-boutés l’un contre l’autre sans pouvoir s’embrasser.

    Avant de rencontrer l’absurde, l’homme quotidien vit avec des buts, un souci d’avenir ou de justification (à l’égard de qui ou de quoi, ce n’est pas la question). Il évalue ses chances, il compte sur le plus tard, sur sa retraite ou le travail de ses fils. Il croit encore que quelque chose dans sa vie peut se diriger. Au vrai, il agit comme s’il était libre, même si tous les faits se chargent de contredire cette liberté. Après l’absurde, tout se trouve ébranlé.

    S’abîmer dans cette certitude sans fond, se sentir désormais assez étranger à sa propre vie pour l’accroître et la parcourir sans la myopie de l’amant, il y a là le principe d’une libération.

    Sinon, cela n’a pas d’importance: les défaites d’un homme ne jugent pas les circonstances, mais lui-même.

    Ne pas croire au sens profond des choses, c’est le propre de l’homme absurde.

    Mais toutes les gloires sont éphémères. Du point de vue de Sirius, les œuvres de Goethe dans dix mille ans seront en poussière et son nom oublié. Quelques archéologues peut-être chercheront des «témoignages» de notre époque. Cette idée a toujours été enseignante. Bien méditée, elle réduit nos agitations à la noblesse profonde qu’on trouve dans l’indifférence. Elle dirige surtout nos préoccupations vers le plus sûr, c’est-à-dire vers l’immédiat.

    La moitié d’une vie d’homme se passe à sous-entendre, à détourner la tête et à se taire.

    J’installe ma lucidité au milieu de ce qui la nie. J’exalte l’homme devant ce qui l’écrase et ma liberté , ma révolte et ma passion se rejoignent alors dans cette tension, cette clairvoyance et cette répétition démesurée. Oui, l’homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin.

    Le saut sous toutes ses formes, la précipitation dans le divin ou l’éternel, l’abandon aux illusions du quotidien ou de l’idée, tous ces écrans cachent l’absurde.

    Ce monde absurde et sans dieu se peuple alors d’hommes qui pensent clair et n’espèrent plus.

    Ces hommes savent d’abord , et puis tout leur effort est de parcourir, d’agrandir et d’enrichir l’île sans avenir qu’ils viennent d’aborder. Mais il faut d’abord savoir. Car la découverte absurde coïncide avec un temps d’arrêt où s’élaborent et se légitiment les passions futures. Même les hommes sans évangile ont leur mont des Oliviers. Et sur le leur non plus, il ne faut pas s’endormir. Pour l’homme absurde, il ne s’agit plus d’expliquer et de résoudre, mais d’éprouver et de décrire . Tout commence par l’indifférence clairvoyante.

    Le sentiment de l’absurdité au détour de n’importe quelle rue peut frapper à la face de n’importe quel homme . Tel quel, dans sa nudité désolante, dans sa lumière sans rayonnement , il est insaisissable.

    L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas.

    Si absurde il y a, c’est dans l’univers de l’homme. Dès l’instant où sa notion se transforme en tremplin d’éternité, elle n’est plus liée à la lucidité humaine . L’absurde n’est plus cette évidence que l’homme constate sans y consentir . La lutte est éludée . L’homme intègre l’absurde et dans cette communion fait disparaître son caractère essentiel qui est opposition, déchirement et divorce. Ce saut est une dérobade.

    Penser, ce n’est pas unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, diriger sa conscience, faire de chaque image un lieu privilégié. Autrement dit, la phénoménologie se refuse à expliquer le monde, elle veut être seulement une description du vécu. Elle rejoint la pensée absurde dans son affirmation initiale qu’il n’est point de vérité, mais seulement des vérités. Depuis le vent du soir jusqu’à cette main sur mon épaule, chaque chose a sa vérité. C’est la conscience qui l’éclaire par l’attention qu’elle lui prête. La conscience ne forme pas l’objet de sa connaissance, elle fixe seulement, elle est l’acte d’attention et pour reprendre une image bergsonienne, elle ressemble à l’appareil de projection qui se fixe d’un coup sur une image. La différence, c’est qu’il n’y a pas de scénario, mais une illustration successive et inconséquente. Dans cette lanterne magique , toutes les images sont privilégiées. La conscience met en suspens dans l’expérience les objets de son attention. Par son miracle, elle les isole. Ils sont dès lors en dehors de tous les jugements. C’est cette « intention » qui caractérise la conscience. Mais le mot n’implique aucune idée de finalité; il est pris dans son sens de «direction»: il n’a de valeur que topographique.

    Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu’il m’est impossible pour le moment de le connaître.

    Elle est cette présence constante de l’homme à lui-même. Elle n’est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n’est que l’assurance d’un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner.

    Je ne puis comprendre ce que peut être une liberté qui me serait donnée par un être supérieur. J’ai perdu le sens de la hiérarchie. Je ne puis avoir de la liberté que la conception du prisonnier ou de l’individu moderne au sein de l’Etat. La seule que je connaisse, c’est la liberté d’esprit et d’action. Or si l’absurde annihile toutes mes chances de liberté éternelle, il me rend et exalte au contraire ma liberté d’action.

    De même, tout entier tourné vers la mort ( prise ici comme l’absurdité la plus évidente ), l’homme absurde se sent dégagé de tout ce qui n’est pas cette attention passionnée qui cristallise en lui. Il goûte une liberté à l’égard des règles communes.

    L’homme absurde entrevoit ainsi un univers brûlant et glacé, transparent et limité, où rien n’est possible mais tout est donné, passé lequel c’est l’effondrement et le néant. Il peut alors décider d’accepter de vivre dans un tel univers et d’en tirer ses forces, son refus d’espérer et le témoignage obstiné d’une vie sans consolation.

    Je tire ainsi de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. Par le seul jeu de la conscience , je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort–et je refuse le suicide.

    Les meilleurs parmi les hommes de l’éternel se sentent pris quelquefois d’un effroi plein de considération et de pitié devant des esprits qui peuvent vivre avec une pareille image de leur mort. Mais pourtant ces esprits en tirent leur force et leur justification. Notre destin est en face de nous et c’est lui que nous provoquons. Moins par orgueil que par conscience de notre condition sans portée. Nous aussi, nous avons parfois pitié de nous-mêmes. C’est la seule compassion qui nous semble acceptable: un sentiment que peut-être vous ne comprenez guère et qui vous semble peu viril. Pourtant ce sont les plus audacieux d’entre nous qui l’éprouvent. Mais nous appelons virils les lucides et nous ne voulons pas d’une force qui se sépare de la clairvoyance.

    Il y a tant d’espoir tenace dans le cœur humain. Les hommes les plus dépouillés finissent quelquefois par consentir à l’illusion. Cette approbation dictée par le besoin de paix est le frère intérieur du consentement existentiel.

    Le roman à thèse, l’œuvre qui prouve, la plus haïssable de toutes, est celle qui le plus souvent s’inspire d’une pensée satisfaite. La vérité qu’on croit détenir, on la démontre.

    Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même! Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

    Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition: c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

    Elle fait du destin une affaire d’homme, qui doit être réglée entre les hommes.

    Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l’homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l’univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s’élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l’envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n’y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse.

    Albert Camus

    1942

  • Lac leman en hiver Eugène Grasset Ca 1900
    Furinkazan,  Textes

    Révélation


    Douze ans ; le ciel nuageux et le lac démonté s’assemblant en une coquille unique, fusion d’une base vert émeraude aux blanches écumes et d’une chape grise, bleue et violacée, colérique et turbulente. Cette vision impose son caractère immuable, grandiose, disproportionné. Le paysage peint par mille esprits se moque de nous, nargue notre insignifiance humaine, nous écrase littéralement en révélant notre modicité. L’astre tourne, indépendamment de nos existences, indifférent à nos destinées. Trop majestueux et dédaigneux se présente cette structure inaccessible, tour fortifiée, aux inégalités lisses, n’offrant aucune prise pour nos mains hagardes. 

    Miroir mouvant constitué par la fine couche d’eau accumulée temporairement entre deux mouvements de houle, sur la surface plane en pierre, délimitant la semelle de caoutchouc noir, encerclant progressivement mon pied, se fendant d’abord contre la proue de la chaussure, générant une vaguelette en sens opposé, puis longeant les flancs de ce navire éphémère et créant enfin un sillage paisible à sa proue.  

    La robe blanche du curé, présentant un entrecroisé macroscopique écru, ne signifie plus rien au sein de l’alcôve bleutée. Son sermon ne m’atteint plus, tente de pourlécher mes omoplates par cette matinée tardive et tumultueuse aux bords du Léman. Le message me semble soudain absurde, dérisoire, irréel. D’où peut venir la vérité, existe-t-elle seulement ? Toutes ces influences tournoient autour de mon être ; principes familiaux, préceptes religieux et normes sociales dévoilent finalement leur désuétude. Une voie singulière et émancipée doit exister ; comment emprunter ce chemin, où découvrir cette piste s’élevant doucement au loin, indépendamment des monstres normatifs dirigeant notre société, statues colossales aimantant ses individus pour réitérer toujours les mêmes schémas millénaires ? 

    Plus qu’une idée à mon esprit ; ne plus croire naïvement, me soustraire à ces empreintes en les intégrant dans la compréhension de l’univers, les considérant réelles sans les dogmatiser, détachant mon existence de ces liens, voyageant entre ces fourmilières à dômes, sans céder à l’appel de leurs habitants, mais en étant conscient de leur présence. 

    Le garçon à la veste verte, dont les cheveux châtains suffisamment longs dansent au rythme des bourrasques, clôt ses fines paupières, profitant d’un instant lumineux et chaleureux, offert par les rayons de soleil ayant perforé la couverture orageuse en un point unique et brillant.  

    Furinkazan

    Mai 2019

    Lac Léman en hiver
    Eugène Grasset
    Ca. 1900

  • Auteurs,  Paroles

    Oh ! J’cours Tout Seul

    La vie c’est comme une image. 
    Tu t’imagines dans une cage ou ailleurs. 
    Tu dis c’est pas mon destin, 
    Ou bien tu dis c’est dommage et tu pleures. 

    On m’a tout mis dans les mains.
    J’ai pas choisi mes bagages en couleurs.
    Je cours à côté d’un train
    Qu’on m’a donné au passage
    De bonne heure.

    Et je regarde ceux
    Qui se penchent aux fenêtres.
    J’me dis qu’y en a parmi eux
    Qui me parlent peut-être.
    Oh j’cours tout seul
    Je cours et j’me sens toujours seul
    Si j’te comprends pas
    Apprends-moi ton langage,
    Dis moi des choses qui m’font du bien,
    Qui m’remettent à la page,
    Oh j’cours tout seul.
    Je cours et j’me sens toujours seul.

    Pour des histoires que j’aim’bien
    J’ai parfois pris du retard mais c’est rien
    J’irai jusqu’au bout du ch’min
    Et qu’en ce snra la nuit noire je serai bien
    Faut pas qu’tu penses à demain

    Faut pas dormir au hasard et tu tiens
    Je cours à côté d’un train
    Qu’on m’a donné au passage un matin

    Et je regarde ceux
    Qui saluent aux fenêtres
    J’me dis qu’y en a parmi eux
    Qui m’aim’raient peut-être
    Oh j’cours tout seul
    Je cours et j’me sens toujours seul
    Même si j’te comprends pas
    Apprends moi ton Iangage
    Dis moi des choses qui m’font du bien
    Qui m’remettent àIa page
    Oh j’cours tout seul,
    Je cours et j’me sens toujours tout seul

    Et je regarde ceux
    Qui s’endorment aux fenêtres.
    J’me dis qu’y en a parmi eux
    Qui m’oublient peut-être.
    Oh j’cours tout seul.
    Je cours et j’me sens toujours tout seul.

    On vous dira sans doute
    Que mon histoire est bizarre
    Je sais mais j’peux pas m’arrêter
    Vu qu’y a plus de noms sur les gares
    Oh je cours tout seul
    Je cours et j’me sens toujours tout seul

    Oh je cours tout seul
    Je cours et m’sens toujours tout seul

    William Sheller

  • Auteurs,  Textes

    Mémoires de ma vie

    Je me suis souvent dit: “Je n’écrirai point les mémoires de ma vie; je ne veux point imiter ces hommes qui conduits par la vanité et le plaisir qu’on retrouve naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs et compromettent la paix des familles”

    Chateaubriand
    1809

    Furinkazan

    April 2019

  • Furinkazan,  Textes

    La Musique aux Tuileries

    Édouard Manet

    1862

    La rumeur semble identique, la température de l’atmosphère également. Cent cinquante ans séparent ces deux scènes, et pourtant de leur position côte à côte, elles se déplacent graduellement l’une en direction de l’autre, se superposant complétement et se fondant en une seule perception visuelle, unique et anachronique. Le regard des hommes, sérieux et en même temps scrutant les différents attroupements composés immanquablement de deux à quatre individus, recherchent une figure similaire, confirmant leur appartenance à cette faune humaine bigarrée. 

    Les façades roses ou beiges, la peinture coulant parfois sous forme de cônes glacés de printemps, la structure métallique immobile du wagon, en attente de départ pour la France, laissant transparaître des silhouettes mobiles aux traits imperceptibles à travers les vitres fumées, ont remplacé les feuillus aux verts horizontaux, constituant la partie supérieure de la toile. 

    Le point de ravitaillement occupe un tabouret de fer, semblable en consistance aux chaises délaissées au premier plan de la peinture, servant de reposoir pour un cerceau ou un chien portant inconsciemment le bleu frappant de ses maîtresses. La texture conique des cheveux du distributeur de palliatifs laisse apparaître les volutes tortueuses et parfois rapides s’échappant de la cigarette partagée. Une solitude intense perce les yeux globuleux mi ouverts et injectés. Une existence entière est contenue dans ce regard, un désenchantement définitif, immobilisant les mains lasses de cette âme déchue. 

    Des voix aux différentes langues se précisent parfois à travers le brouhaha, se distinguent nettement pendant quelques secondes, amenant des bribes de conversations identiques à celles échangées à l’abris des chênes et marronniers des Tuileries, aussi souvent émise pour la première fois, depuis la nuit des temps….

    Les accoutrements divergent, soulignant pourtant les mêmes utilités. Les casquettes et bérets ont remplacé ces haute-formes, d’où naissent les troncs soutenant le parasol naturel constitué par les arbres. La lumière tiède et déclinante se mêle aux effluves éthyliques, aux senteurs de haschich, pour baigner quelques instants ces êtres de chair dans une illusion de communion pacifique, une pause artificielle dans leur existence maussade. 

    Ces communications éphémères s’interrompent l’une après l’autres, heurtant légèrement le sol comme une corde reliant les différents participants, s’affalant brusquement. Les enveloppes restent clouées dans le même périmètre, mais uniques et isolées, une masse de points distincts, sans plus aucune relation tangible les uns avec les autres. 

    Furinkazan

    Avril 2019

  • Furinkazan,  Textes

    Implosion

    Les montagnes enneigées s’alimentent de ma force, intègrent mon énergie pour la détruire implicitement et complètement.  Annihilation de mon souffle qui flotte juste devant ma bouche, se balance insensiblement devant moi, vit et périt juste après.

    Mâchonnement de chewing-gum dans ce continuum entre un menton informe et un cou gras, surplombant deux joues flasques et pendant à moitié.

    Consistance morne projetée par des yeux bleus indifférents, flottant de manière insignifiante, traînant à hauteur de ce regard vide, insipide et mort, vivant mais mort…. 

    La mastication bovine se poursuit, malgré la fermeture de cette sacoche informe noire, faite de pétrole et compressée. Je reste dans une intimité partagée, une animalité spontanée et naturelle, sans jeux, sans hypocrisie. 

    Aspiration de la substance autour de moi, les mots du morceau entendu mangent ma quintessence, me signifient et font naître mon antagonisme. Les teintes de mon portrait se dissipent lentement, à fur et à mesure que mon image s’écoule au rythme du liquide ajouté par à-coup. Déformation progressive de mes traits, dilution de mon visage, maintenant informe et vulgaire, traînée incompréhensible. Les couleurs se mélangent, le bleu avec le brun et le blanc, filigrane horizontale hachuré. 

    Pas de destruction, juste une renaissance anéantie, avortée, irréelle. Réalité de la poire alternée, ombre projetée, corps éclairé par l’ampoule transparente, faisant apercevoir le fils incandescent de mon âme, orangée comme le sang, comme la glaise mélangée à la terre d’Afrique.   

    Furinkazan

    Avril 2019

  • Furinkazan,  Textes

    La neige

     
    Les écouteurs insérés dans les conduits auditifs par la laine serrée du bonnet, déversent la voix éraillée de Brian Johnson dans mes oreilles : Thunderstruck. Les moins quinze degrés ont éliminé toute présence humaine. Les oiseaux, les traces fraîches d’animaux sauvages, toujours supputés mais jamais capturés, les branches souples des sapins ployant sous le les amas écrasant de cet or blanc et léger, dont l’éclat provoque déjà une vague électrique parcourant progressivement mon corps, pour s’intensifier et se rejoindre exactement au vertex de mon crâne. Réminiscence chimique quémandée par mes amygdales affamées. Le ventre immaculé de la pente se présentant en contre-bas, évoque la surface de la terre, unie, sans relief ou découpe géographique, une terre blanche, un sphère parfaite vu de l’espace. 
    Le couloir bordé par les arbres serrés, seuls garants de la visibilité dans cet espace uniformément blanc, sans transition entre la surface de la neige et le ciel, m’aspire, me happe violemment ; impossible de résister à cette impulsion primaire. 
    Un minime mouvement imprimé à la planche et déjà, mon corps tendu, agile, accélère rapidement avant esquisser le premier changement de direction, cisaillant la masse épaisse de neige, transmettant cette poussée jouissive à mes cuisses sous tension. 
    Puis plus rien. Plus un être vivant, je n’existe même plus. Un silence ouateux et strident a remplacé la guitare électrique, seules restent les accélérations appliquées à mon corps par les virages rythmiques, à droite, à gauche, à droite, à gauche….
    Le moule froid immobilisant mes membres à l’instar d’une alcôve éternelle apaise mes muscles échauffés. Étendu dans la neige, mon être immobile se dilapide en une sensation de soulagement immense, englobe l’univers entiers qui se cristallise à travers les étoiles géométriques parfaites qui viennent doucement se déposer sur la surface irisée de mon masque.  
    L’immobilité de mon regard, la douceur de l’atmosphère intimiste de la forêt, connectée au reste de l’univers par une brèche s’ouvrant à travers les cimes de sapins, permettant aux flocons silencieux de se frayer un chemin au cœur de l’abri formé par le bois, tampon m’isolant du mouvement frénétique régnant au sein de cet immense étang, dédié à la pisciculture humaine sauvage et effrénée. 
     
  • Auteurs,  Textes

    Considérations

    “On y voit presque partout un malheureux qui cause avec lui-même; dont l’esprit erre de sujets en sujets, de souvenirs en souvenirs; qui n’a point l’intention de faire un livre, mais tient une espèce de journal régulier de ces excursions mentales, un registre de ses sentiments et de ses idées.”

    Chateaubriand à propos des Essais de Montaigne

  • Furinkazan,  Textes

    Gare routière

    « … il existe une idée de Patrick Bateman, une espèce d’abstraction, mais il n’existe pas de moi réel, juste une entité, une chose illusoire et, bien que je puisse dissimuler mon regard glacé, mon regard fixe, bien que vous puissiez me serrer la main et sentir une chair qui étreint la vôtre, et peut-être même considérer que nous avons des styles de vie comparables, je ne suis tout simplement pas là. Signifier quelque chose ; voilà ce qui est difficile pour moi, à quelque niveau que ce soit. Je suis un moi-même préfabriqué, je suis une aberration. Un être non-contingent. Ma personnalité est une ébauche informe, mon opiniâtre absence profonde de cœur. Il y a longtemps que la conscience, la pitié, l’espoir m’ont quitté (à Harvard, probablement), s’ils ont jamais existé. Je n’ai plus de barrière à sauter. Tout ce qui me relie à la folie, à l’incontrôlable, au vice, au mal, toutes les violences commises dans la plus totale indifférence, tout cela est à présent loin derrière moi. Il me reste une seule, une sombre vérité : personne n’est à l’abri de rien, et rien n’est racheté. Je suis innocent, pourtant. Chaque type d’être humain doit bien avoir une certaine valeur, Le mal, est-ce une chose que l’on est ? Ou bien est-ce une chose que l’on fait? Ma douleur est constante, aiguë, je n’ai plus d’espoir en un monde meilleur. En réalité, je veux que ma douleur rejaillisse sur les autres. Je veux que personne n’y échappe. Mais une fois ceci avoué — ce que j’ai fait des milliers de fois, presque à chaque crime —, une fois face à face avec cette vérité, aucune rédemption pour moi. Aucune connaissance plus profonde de moi-même, aucune compréhension nouvelle à tirer de cet aveu. Je n’avais aucune raison de vous raconter tout cela. Cette confession ne veut rien dire…
    … et dans le désert, au sud du Soudan, la chaleur monte en vagues lourdes, et des milliers, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants errent dans la brousse aride, cherchant désespérément, de quoi se nourrir. Ravagés, affamés, ils laissent un sillage de cadavres émaciés, et se nourrissent d’herbe sèche et de feuilles et de… nénuphars, titubant de village en village, mourant lentement, inexorablement ; un matin gris dans la disgrâce du désert, le sable qui vole, un enfant au visage de lune noire gît sur la terre, les doigts accrochés à son cou, et la poussière s’élève en cônes qui balaient le pays comme des tourbillons, le soleil est invisible, l’enfant couvert de sable, presque mort, les yeux fixes, reconnaissant (imaginez un instant un monde où quelqu’un puisse être reconnaissant de quelque chose) aux êtres hagards qui passent en colonne de ne pas se préoccuper de lui, de continuer, aveuglés, souffrant (non, il y en a unqui se retourne, qui voit l’enfant agoniser, et il sourit, comme s’il possédait un secret) et l’enfant ouvre et ferme silencieusement ses lèvres crevassées, craquelées, tandis qu’apparaît un car de ramassage scolaire, au loin, quelque part, et qu’ailleurs encore, au-dessus, dans l’espace, une porte s’ouvre, un esprit s’élève, qui demande « Pourquoi ? », offrant un logis pour les morts, l’infini, suspendu dans un vide, et le temps passe en boitillant, tandis que l’amour et la tristesse inondent le corps de l’enfant… »

    Refermant l’épais livre de Bret Easton Ellis, à la tranche brunie, je prends conscience de la chaleur de mi-journée, sous la bâche pétrole qui couvre l’arrière du petit camion bleu à l’arrêt, sensé nous transporter de Louang Namtha vers Muang Xai depuis déjà plusieurs heures. Le dégagement constituant la gare routière de ce hameau semble offrir un répit à nos corps, retenant l’humidité oppressante contenue dans la jungle, écrasant cette forteresse invisible, rageant de ne pouvoir se décharger littéralement dans cet espace, fracasser et dévorer tout ce qui repose sur le sol de terre rouge. Le vent soulève des vagues transparentes de teinte ocre s’opposant ostentatoirement à l’avalanche de chaleur humide encore contenue par les lianes quadrillant les murs verts de notre refuge.

    Me levant, mon corps vacille imperceptiblement, le fond de la camionnette apparaît comme une fine latte de bois, s’étendant entre les deux extrémités de la place. Chaque fibre musculaire se contracte, une immédiatement après l’autre, afin d’assurer l’équilibre de mon être sur cette passerelle étroite et instable ; elle divise cet espace en deux sections identiques, images miroirs, jumelles composées des mêmes matières, des mêmes tonalités, des mêmes sonorités. Pourtant c’est une crête acérée et infiniment haute qui sépare ces deux mondes. Vers chacun je ressens une attraction invincible, aimantation vertigineuse happant les particules composant ma chair, écartèlement de mes membres, déchirement de mon être. La dualité de la scène est flagrante. Sur le côté gauche, une réalité factice, chargée de règles sociales régissant les interactions entre individus, dont le respect est obligatoire pour participer à cette mascarade reconnue comme la vérité, la face objective et tangible de l’existence humaine. Sur la droite, règne une atmosphère irréelle, pourtant en tout point identique à son pendant sur la gauche et le fait d’y plonger, de se répandre en son sein, signifierait une perte définitive de structure, de normalité, une dérive hectique dans les méandres de la folie, l’extraction définitive de l’âme hors du carcans préalablement construit et projeté sur une toile, par l’esprit grégaire de millions de vies.

    Mon corps reste pourtant en équilibre entre ces deux univers, chancelant au gré du vent m’incitant tantôt à poser mes pieds sur la surface stable et rassurante de ce monde appréhensible, qui rassurerait mes cuisses fléchies lors de la descente à l’arrière du camion. De l’autre côté, la dérive définitive m’attend, englobe mon corps de ses extensions tentaculaires démesurées, m’emportant vers un monde de folie, une déréalisation, un étirement progressif de mon cerveau jusqu’à rupture du tissu cérébral, amas scindé en deux parts visqueuses, inertes, comme une grenadille divisée par son équateur, dont la chair jaunâtre s’écoule mollement sur le sable.

    Un doute s’installe insidieusement ; aucune différence n’existe entre ces deux univers parallèles ? Leur consistance se révèle être précisément la même, les règles physiques et sociales régissent également les deux systèmes. Je décide donc de me maintenir sur cette ligne rouge centrale, le choix devenant obsolète. Je n’évoluerai dans aucun de ces paradigmes identiques et hypocrites ; je réside tout simplement ailleurs, et regrette l’inconscience habitant les individus qui nagent dans ces espaces, interagissant furtivement lorsque leurs trajectoires circulaires s’effleurent, devenant tangentes quelques instants.

    Furinkazan 2019

  • Auteurs,  Textes,  Uncategorized

    L’aveu biologique

    “Ça n’a pas traîné. Dans cette stabilité désespérante de chaleur tout le contenu humain du navire s’est coagulé dans une massive ivrognerie. On se mouvait mollement entre les ponts, comme des poulpes au fond d’une baignoire d’eau fadasse. C’est depuis ce moment que nous vîmes à fleur de peau venir s’étaler l’angoissante nature des Blancs, provoquée, libérée, bien débraillée enfin, leur vraie nature, tout comme à la guerre. Étuve tropicale pour instincts tels crapauds et vipères qui viennent enfin s’épanouir au mois d’août, sur les flancs fissurés des prisons. Dans le froid d’Europe, sous les grisailles pudiques du Nord, on ne fait, hors des carnages, que soupçonner la grouillante cruauté de nos frères, mais leur pourriture envahit la surface dès que les émoustille la fièvre ignoble des Tropiques. C’est alors que l’on se déboutonne éperdument et que la saloperie triomphe et nous recouvre entiers. C’est l’aveu biologique. Dès que le travail et le froid ne nous astreignent plus, relâchent un moment leur étau, on peut apercevoir des Blancs, ce que l’on découvre du gai rivage, une fois que la mer s’en retire: la vérité, mares lourdement puantes, les crabes, la charogne et l’étron.”

    “Voyage au bout de la nuit”

    1932

    Louis-Ferdinand Céline

  • Furinkazan,  Textes

    La béquille chimique

     L’aube pointe, l’extrémité des brins d’herbe recouvrant le gazon délaissé est figée par les cristaux blancs formés par la rosée, immobilisée par un froid traversant ses membres déjà fatigués. Une lassitude immense envahit l’entier de ses prévisions pour la journée ; répétition quotidienne d’un schéma absurde, machinale érosion des semelles éprouvées sur cette asphalte parfaite et régulièrement aplanie par de grands rouleaux coûteux. La sangle en tissu de sa besace fend son être, déchire son épaule douloureuse.Sa pensée évite habilement les mouvements pendulaires de la langue monstrueuse qui se balance hors d’une bouche difforme et démesurée, les yeux de sa femme surplombant les déplacements de ce corps trop lent, tentant d’éviter le couperet humide, qui diviserait instantanément sa chaire en deux. La fuite est vaine, aucune issue, aucune route ne se dessinent sur ce paysage de terre rouge-orange, contrastant avec un ciel béton, constitué de volutes denses noires et grises, activité tumultueuse intense happant l’espace entre l’homme désespéré et son destin obtus. Une seule pensée surnage l’état de stress et d’anxiété intense ressentis, celle d’une anesthésie complète, d’une ivresse dissipant toute réalité de cette existence factice, aberrante. Oublier que l’on sait, que l’on est conscient qu’aucune raison, aucune décision, aucun rôle préalablement défini ne justifie notre présence en ce monde, la présence de cet être respirant, déféquant, se reproduisant. Cette entité est interchangeable, ce reflet observé par l’homme fatigué et mal rasé, sur la surface de sa pupille, semble unique, mais n’est nécessaire en aucune mesure à cet astre qui tourne irrémédiablement, à cette masse informe de congénères avec qui il survit. 

    La sensation de sécheresse buccale et le vide sensible enserrant son cerveau perdurent au matin et pourtant la mise en abime vespérale apparaît déjà comme une nécessité, une distance indispensable à la survie psychique de nos regards clairvoyants. 

    Après les désaccords répétitifs prévisibles, lorsque un nombre trop important de concurrents à l’individualité et l’égocentrisme interagissent ensembles, lorsque le sentiment d’aliénation est exacerbé par la fatigue physique, le remède artificiel émousse notre perception, endort toute afférence sensorielle, nous isole dans une bulle chaleureuse, une matrice protectrice et isolante, permettant de survivre jusqu’à la prochaine naissance, l’expulsion froide au monde, se répétant immanquablement chaque matin. 

    Ralentir la dérive inexorable vers un écran opaque, immatériel et en même temps indestructible, infranchissable, qui nous sépare du néant, espace antithétique en discontinuité avec cet univers vibrant, tangible et hautement instable qui nous héberge pour une période d’une durée aléatoire. 

    Soudain, la cascade de molécules psychoactives multicolores arrosant quotidiennement nos neurones, destinées à nous faire survire aux angoisses générées par la prise de conscience d’une condition humaine absurde, saturent leurs récepteurs et étouffent les attaques constantes de l’agitation interne et alentours. Les inflexions sonores du soleil déchirant ce ciel plombé et immobile, le souffle blanc du vent, les fluctuations thymiques et réflexions des individus nous entourant, le décryptage de milliers d’interactions entre les choses, entre les chose et les hommes et entre les hommes et les hommes, sont désormais accessibles. L’indifférence chimique aiguise parfois la perception émotionnelle. 

    Furinkazan

    2019

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    L’héroïsme

    “Dès le premier coup de clairon d’alerte Musyne oubliait qu’on venait de lui découvrir bien de l’héroïsme au Théâtre des Armées. Elle insistait pour que je me précipite avec elle au fond des souterrains, dans le métro, dans les égouts, n’importe où, mais à l’abri et dans les ultimes profondeurs et surtout tout de suite! À les voir tous dévaler ainsi, gros et petits, les locataires, frivoles ou majestueux, quatre à quatre, vers le trou sauveur, cela finit même à moi, par me pourvoir d’indifférence. Lâche ou courageux, cela ne veut pas dire grand-chose. Lapin ici, héros là-bas, c’est le même homme, il ne pense pas plus ici que là-bas. Tout ce qui ‘est pas gagner de l’argent le dépasse décidément infiniment. Tout ce qui est vie ou mort lui échappe. Même sa propre mort, il la spécule mal et de travers. Il ne comprend que l’argent et le théâtre.”

     
    “Voyage au bout de la nuit”
    1932

    Louis-Ferdinand Céline

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    Folie

    “Il y avait la vérité, il y avait le mensonge, et si l’on s’accrochait à la vérité, même contre le monde entier, on n’était pas fou.” 



    1984
    Georges Orwell

  • Textes

    Prolongation de pensée

    Préambule

    Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde,
    Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité et que l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l’homme, Considérant qu’il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression,

    Considérant qu’il est essentiel d’encourager le développement de relations amicales entre nations,
    Considérant que dans la Charte les peuples des Nations Unies ont proclamé à nouveau leur foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité des droits des hommes et des femmes, et qu’ils se sont déclarés résolus à favoriser le progrès social et à instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande,

    Considérant que les Etats Membres se sont engagés à assurer, en coopération avec l’Organisation des Nations Unies, le respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales,
    Considérant qu’une conception commune de ces droits et libertés est de la plus haute importance pour remplir pleinement cet engagement,


    L’Assemblée générale
    Proclame la présente Déclaration universelle des droits de l’homme comme l’idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations afin que tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette Déclaration constamment à l’esprit, s’efforcent, par l’enseignement et l’éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d’en assurer, par des mesures progressives d’ordre national et international, la reconnaissance et l’application universelles et effectives, tant
    parmi les populations des Etats Membres eux-mêmes que parmi celles des territoires placés sous leur juridiction.
    Article premier
    Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
    Article 2
    Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.
    De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont une personne est ressortissante, que ce pays ou territoire soit indépendant, sous tutelle, non autonome ou soumis à une limitation quelconque de souveraineté.
    Article 3
    Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.

    Article 4
    Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes.
    Article 5
    Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.
    Article 6
    Chacun a le droit à la reconnaissance en tous lieux de sa personnalité juridique.

    Article 7
    Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans distinction à une égale protection de la loi. Tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation à une telle discrimination.
    Article 8
    Toute personne a droit à un recours effectif devant les juridictions nationales compétentes contre les actes violant les droits fondamentaux qui lui sont reconnus par la constitution ou par la loi.
    Article 9
    Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ni exilé.

    Article 10
    Toute personne a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par un tribunal indépendant et impartial, qui décidera, soit de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle.
    Article 11
    1. Toute personne accusée d’un acte délictueux est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées.
    2. Nul ne sera condamné pour des actions ou omissions qui, au moment où elles ont été commises, ne constituaient pas un acte délictueux d’après le droit national ou
    international. De même, il ne sera infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment où l’acte délictueux a été commis.
    Article 12
    Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes.

    Article 13
    1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.
    2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

    Article 14
    1. Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays.
    2. Ce droit ne peut être invoqué dans le cas de poursuites réellement fondées sur un crime de droit commun ou sur des agissements contraires aux buts et aux principes des Nations Unies.

    Article 15
    1. Tout individu a droit à une nationalité.
    2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité.

    Article 16
    1. A partir de l’âge nubile, l’homme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Ils ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution.
    2. Le mariage ne peut être conclu qu’avec le libre et plein consentement des futurs époux.
    3. La famille est l’élément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la société et de l’Etat.
    Article 17
    1. Toute personne, aussi bien seule qu’en collectivité, a droit à la propriété. 2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa propriété
    Article 18
    Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.
    Article 19
    Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.
    Article 20
    1. Toute personne a droit à la liberté de réunion et d’association pacifiques. 2. Nul ne peut être obligé de faire partie d’une association.
    Article 21
    1. Toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement, soit par l’intermédiaire de représentants librement choisis.
    2. Toute personne a droit à accéder, dans des conditions d’égalité, aux fonctions publiques de son pays.
    3. La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote.
    Article 22
    Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays.
    Article 23
    1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.
    2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal 3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.

    4. Toute personne a le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts.
    Article 24
    Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques.
    Article 25
    1. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de
    vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.
    2. La maternité et l’enfance ont droit à une aide et à une assistance spéciales. Tous les enfants, qu’ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale.

    Article 26
    1. Toute personne a droit à l’éducation. L’éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne l’enseignement élémentaire et fondamental. L’enseignement élémentaire est obligatoire. L’enseignement technique et professionnel doit être généralisé; l’accès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite.
    2. L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix.
    3. Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants.
    Article 27
    1. Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent
    2. Chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur.

    Article 28
    Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet.

    Article 29
    1. L’individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plein développement de sa personnalité est possible.
    2. Dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique.
    3. Ces droits et libertés ne pourront, en aucun cas, s’exercer contrairement aux buts et aux principes des Nations Unies.

    Article 30
    Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant, pour un Etat, un groupement ou un individu, un droit quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés qui y sont énoncés.

    Déclaration universelle des droits de l’homme
    Assemblée générale de l’ONU 
    Palais de Chaillot, Paris, 1948

  • Paroles,  Textes

    Ces gens-là

    D’abord il y a l’aîné, lui qui est comme un melon
    Lui qui a un gros nez, lui qui sait plus son nom
    Monsieur tellement qu’il boit ou tellement qu’il a bu
    Qui fait rien de ses dix doigts mais lui qui n’en peut plus
    Lui qui est complètement cuit et qui se prend pour le roi
    Qui se saoule toutes les nuits avec du mauvais vin
    Mais qu’on retrouve matin dans l’église qui roupille
    Raide comme une saillie, blanc comme un cierge de Pâques
    Et puis qui balbutie et qui a l’oeil qui divague
    Faut vous dire Monsieur que chez ces gens-là
    On ne pense pas Monsieur, on ne pense pas, on prie
    Et puis, il y a l’autre des carottes dans les cheveux
    Qu’a jamais vu un peigne, qu’est méchant comme une teigne
    Même qu’il donnerait sa chemise à des pauvres gens heureux
    Qui a marié la Denise, une fille de la ville
    Enfin d’une autre ville et que c’est pas fini
    Qui fait ses petites affaires avec son petit chapeau
    Avec son petit manteau, avec sa petite auto
    Qu’aimerait bien avoir l’air mais qui n’a pas l’air du tout
    Faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou
    Faut vous dire Monsieur que chez ces gens-là
    On ne vit pas Monsieur, on ne vit pas, on triche
    Et puis, il y a les autres, la mère qui ne dit rien
    Ou bien n’importe quoi et du soir au matin
    Sous sa belle gueule d’apôtre et dans son cadre en bois
    Il y a la moustache du père
    Il y a la moustache du père
    Il y a la moustache du père qui est mort d’une glissade
    Et qui regarde son troupeau bouffer la soupe froide
    Et ça fait des grands *shllls* et ça fait des grands *shllls*
    Et ça fait des grands *shllls* et ça fait des grands *shllls*
    Et ça fait des grands *shllls* et ça fait des grands *shllls*
    Et puis il y a la toute vieille qu’en finit pas de vibrer
    Et qu’on attend qu’elle crève vu que c’est elle qu’a l’oseille
    Et qu’on écoute même pas ce que ses pauvres mains racontent
    Faut vous dire Monsieur que chez ces gens-là
    On ne cause pas Monsieur, on ne cause pas, on compte
    Et puis, et puis, et puis il y a Frida
    Qui est belle comme un soleil et qui m’aime pareil
    Que moi j’aime Frida même qu’on se dit souvent
    Qu’on aura une maison avec des tas de fenêtres
    Avec presque pas de murs et qu’on vivra dedans
    Et qu’il fera bon y être et que si c’est pas sûr
    C’est quand même peut-être, parce que les autres veulent pas
    Parce que les autres veulent pas
    Les autres ils disent comme ça, qu’elle est trop belle pour moi
    Que je suis tout juste bon à égorger les chats
    J’ai jamais tué de chats ou alors y a longtemps
    Ou bien j’ai oublié ou ils sentaient pas bon
    Enfin ils ne veulent pas parfois quand on se voit
    Semblant que c’est pas exprès
    Semblant que c’est pas exprès
    Semblant que c’est pas exprès avec ses yeux mouillants
    Elle dit qu’elle partira, elle dit qu’elle me suivra
    Alors pour un instant, pour un instant seulementAlors moi je la crois, Monsieur
    Pour un instant, pour un instant seulement
    Parce que chez ces gens-là Monsieur, on ne s’en va pas

    On ne s’en va pas Monsieur, on ne s’en va pas
    Mais il est tard Monsieur
    Il faut que je rentre chez moi

    Ces gens-là          

    1965

    Jacques Brel

  • Furinkazan,  Textes

    L’animalerie

    Les déplacements latéraux cycliques et irréguliers de la carlingue impriment une accélération horizontal lente, dont la direction imprévisible n’étonne plus, sur nos corps suspendus par des membres fléchis et las, agrippant les poignées de sécurité, qui, elles, dessinent un mouvement pendulaire autour de leur point d’attache au plafond du métro. 

    La taille de ces êtres est très variable ; les uns effilés et rasant de leur crâne rose les barres s’élançant au-dessus de nos têtes, parallèles au sol de notre vaisseau, vrombissant chaleureusement. Des silhouettes épaisses, trop maigres, plus petites, cylindriques, au jambes courte, écartées, serrées, régulières ou ondulantes, à l’abdomen bedonnant et aux hanches blanches tentant d’échapper à l’enserrement hideux du polyester verdâtres qui peine à les contenir. 

    Or, toujours la même texture morne, rosée et flasque, peau identique gommant les différentes morphologies. Le groin peut être allongé et délicat, ramassé comme un soufflet, les oreilles tombant comme de la pâte à gâteau encore crue, déchirées, relevées unilatéralement, percées, scarifiées, marquées au fer.

    Des distinctions vestimentaires subtiles, de formes ou de couleurs pourrait nous permettre de différencier les voyageurs impassibles et blasés ; baskets blanche rétro équilibrant le caractère habillé de la combinaison vert clair, jurant avec la couleur pâle et universelle de cette enveloppe de chaire molle et duveteuse. Un élastique rose fluorescent habille le casque audio, retenant de longs cheveux auburn soyeux et parfumés, afin de se démarquer de ses milliers de semblables, qui ornent le chef de chaque pendulaire, sans exception. 

    Revêtir un T-shirt « Iron Maiden » comme ultime tentative de rappeler l’élan abortif de révolte qui faillit germer en l’adolescent qu’on a oublié, au son enivrant de la guitare électrique. 

    Or tous ces détails ne changent rien, ne modifient en rien le goût insipide de leur peau, l’atmosphère âcre s’échappant de leurs narines poilues. L’impassibilité de leur regard, porté par deux yeux noirs, comme dévorés par des pupilles trop grandes, reste complète, malgré la promiscuité de leur corps, comme si un fluide pouvait se transmettre d’un museau à l’autre, pour relier cette masse informe en une seule unité monstrueuse. Comme du bétail allant à l’abattoir, la vacuité totale de leur regard reflète leur ignorance profonde de la destination finale. 

    Ces porcs déguisés en êtres humains présentent tous les traits des animaux qu’ils ont eux-mêmes domestiqués ; l’instinct de survie, de procréation et de distribution des gènes, la faim et la récompense sous-tendent chacune de leurs actions, dirigent chaque geste et orientent chaque attention. 

    La complexité de leur pensée, la capacité d’abstraction propre à cette masse cérébrale unique sur la planète pourrait permettre une distanciation critique et une prise de conscience des émotions primaires dirigeant la plupart de nos agissements et justifiant nos comportements. Au contraire, la complexification de la pensée, son expression orale et écrite a contribué à la naissance d’une entité indépendante, spécifique à l’homme, la notion de pouvoir. Dépassant les instincts animaux de domination pour la survie, les concepts de prédominance et de d’asservissement de l’homme par ses congénères s’autonomisent, deviennent une fin en soi, en perdant peu à peu leurs attaches aux raisons primaires des comportement animaux inconscients, aussi cruels puissent-ils être parfois. 

    A défaut de nous permettre de prendre une certaine distance décisive par rapport aux pulsions animales qui nous animent, cette intelligence produit une entité hideuse et illégitime, s’alimentant d’elle-même, pour tout engouffrer et nous faire oublier notre identité d’être humain, notre vulnérabilité au sein de notre espèce, le respect des autres existences. 

  • Auteurs,  Textes

    Balance

    “Mais à l’époque, cela semblait ridicule, impossible! Comment eussent-ils pu se représenter, à l’époque, que parfois l’Histoire connaît tout de même les représailles, une sorte de justice tardive et voluptueuse, pour étranges qu’en soient les formes et inattendus les exécutants.”

    L’Archipel du Goulag 1974
    Alexandre Soljénitsyne

  • Artistes,  Paroles

    La vie c’est de la merde

    C’est vraiment trop trop super
    T’as eu une promotion
    Ta mère n’a plus le cancer
    Tu t’es habitué à tes morpions
    Et puis t’es soulagé parce que ta fille va avorter

    Elle s’est rendu compte qu’à quatorze ans 

    C’est trop jeune pour être trois fois maman 

    Mais dans le fond tu le sais bien
    Que ta vie c’est de la merde
    Que tout ce que tu fais ne sert à rien 

    Parce que ta vie c’est de la merde
    Que t’auras beau essayer tant que tu veux 

    Ta vie sera toujours de la merde
    Que tu ne seras jamais vraiment heureux 

    Parce que la vie c’est de la merde
    La vie c’est de la merde
    La vie c’est de la merde
    La vie c’est de la merde
    Mais au moins ce qui est bien
    C’est que la maison de ton voisin a brûlé 

    Toi qui voulait agrandir le terrain
    Ca ne pouvait pas mieux tomber
    Et ta femme bois beaucoup moins
    Grâce à ses anti-dépresseurs
    Et puis vous allez prendre un chien
    Y’a de quoi être de bon humeur
    Mais dans le fond tu le sais bien
    Que ta vie c’est de la merde
    Que tout ce que tu fais ne sers à rien 

    Parce que ta vie c’est de la merde
    Que t’auras beau essayer tant que tu veux 

    Ta vie sera toujours de la merde
    Que tu ne seras jamais vraiment heureux 

    Parce que la vie c’est de la merde
    La vie c’est de la merde
    La vie c’est de la merde
    La vie c’est de la merde
    Tu bouffes de la merde
    Tu écoutes de la merde
    Tu racontes trop de la merde
    Et tout ce que tu vois c’est de la merde 

    Tes enfants c’est des grosses merdes
    Et ta femme elle t’emmerde
    D’ailleur toute ta vie t’emmerde
    Mais maintenant tu fais comme tout le monde 

    Et tu te démerdes
    Maintenant tu te démerdes
    Aller tu te démerdes

    Maintenant tu te démerdes

     

     

    Mon premier album avec d’autres instruments que juste la guitare 

    2014

    Giedré

  • Artistes,  Paroles

    Un Peu de sang



    Regard menaçant, mon crâne se casse en mille morceaux

    Je fais semblant quand mon calme passe, j’évolue dans un cadre pas sain
    Ma tête, c’est ma prison, mes anges sont méprisants
    Dehors c’est la crise, à l’écart j’ai mes raisons
    Les autres mentent, tous ces calculateurs sont loin du compte
    Le comte est sur son trône loin du complot

    L’esprit concis, en vrai j’ai pris la confiance
    Perte de contrôle, les règles c’est du poison le sérum c’est l’inconscience
    Jeune pal n’avait rien à faire dans une classe

    La folie empire en restant sur place
    J’ai du mal à m’sentir vivre sans m’surpasser
    Cerveau cassé, il me manque une case
    Les freins lâchés, j’ai foncé dans l’décor
    Rien d’grave, j’ai juste un peu de sang sur l’casque
    Z’avez pas compris, z’avez pas compris
    Même s’il m’en manque une, je rentre pas dans une case
    Pas besoin de modèle, je reste focus depuis le landau

    Un bel avenir entre les mains, impossible d’éteindre le flambeau
    Tu m’as vu dans ta rue tes amis ont reconnu El BlancoPourtant j’ai encore des fringues en lambeau

    Heureusement j’ai un plan comme Keyser Söze
    Je connais les règles, c’est juste que je veux pas les appliquer
    La justice est oblique, pour certains c’est déjà trop compliqué
    Je deviens sourd dès que le conflit débute
    Fermons les yeux j’oublie les putes
    Personne ne va me fliquer, j’accomplis mes buts
    Jeune pal n’avait rien à faire dans une classe

    La folie empire en restant sur place
    Dernier étage à la devanture fendue
    Mes démons dansent quand ils refont surface
    Les freins lâchés, j’ai foncé dans l’décor
    Rien d’grave ,j’ai juste un peu de sang sur l’casque
    Z’avez pas compris, z’avez pas compris
    Même s’il m’en manque une, je rentre pas dans une case
    Paraît que je parais sobre

    Seul à l’écart quand la fête s’enclenche
    J’ai du mal avec la plupart des hommes
    Pas besoin d’essayer de faire semblant
    Même si tout seul, c’est l’enfer sans plantes
    Même si on passe pas l’hiver sans planque

    200 à l’heure au quotidien
    Beaucoup de gens diront qu’El Blanco vit bien
    En vadrouille dans la ville quand la nuit tombe
    Toujours un verre en main comme un opticien
    Ça va bien quand ça va pas, ça va pas quand ça va bien
    Le calme ça rend fou comme des vacances à Paname
    J’ai perdu quelques boulons, ça ne m’empêchera pas d’faire mon boulot
    Si je tourne plus tout rond, ça n’m’empêchera pas d’être numero uno
    Besoin de rien pour donner un coup, j’ai que ma bite et mon couteau
    Quand vient l’heure de l’orage
    Anges et démons se ressemblent comme deux gouttes d’eau
    J’ai beaucoup changé, mais j’ai toujours qu’une parole

    J’suis pas content, le règlement a comme le goût d’un carotteIls n’veulent pas d’moi dans la course, rien à foutre
    Je les dépasse en monocycle sur la cinquième roue du carrosse
    Et si je tombe rien d’humiliant
    Des acharnés comme moi y’en a des milliers
    A l’arrivée j’sais pas combien j’aurai d’ennemis
    Les seules histoires qui se terminent bien sont des mythes
    Jeune pal n’avait rien à faire dans une classe

    La folie empire en restant sur place
    J’ai du mal à m’sentir vivre sans m’surpasser
    Cerveau cassé, ma tête a mangé la vitre
    Personne ne va me débrancher, non
    Le succès est là, j’ai qu’à me pencher, ouais
    Du sang-froid dans les veines
    Je m’aime trop pour me les trancher à vif
    Étranger à vie, esprit dérangé
    Mais j’ai tout c’qu’il faut pour changer les règles
    Changer l’avenir, j’f’rai tout pour l’arranger quitte à mettre en danger ma vie
    Les freins lâchés, j’ai foncé dans l’décor

    Rien d’grave j’ai juste un peu de sang sur l’casque
    Z’avez pas compris, z’avez pas compris
    Je rentre pas dans une case
    Un peu de sang sur l’casque
    Un peu de sang sur l’casque
    Z’avez pas compris
    Même s’il m’en manque une, je rentre pas dans une case
    Hey
    J‘ai beau essayer d’m’intégrer, je reste un outsider

    Flip Deluxe
    Lomepal 2017

  • Furinkazan,  Textes

    La prison

    Le décor est posé autour de moi. Le ciel offre un bleu limpide, se découpant avec netteté du reste des composantes de la scène mouvante. Des passants, partageant finalement les mêmes accoutrements avec des variations factices de formes et de couleurs, évoluent de manière complètement indépendante les uns des autres, comme des entités matérielles perceptibles et vide en même temps, les lignes du visage aspirées par le quadrilatère lumineux intégré dans leur paume.  

    Quelle que soit la direction explorée par mon regard, il retrouve matière, activité, fluctuation et inflexion de la qualité et des teintes que revêt successivement l’atmosphère remplissant chaque millimètre cube d’air m’entourant. Pas de brèche visible dans ce globe semblant me contenir, pas d’échappatoire, de faille à suivre pour se soustraire à cet instant, à cette réalité trop précise, trop aiguisée. Chaque feuille d’arbre, rouge, jaune, orange se découpe implacablement du ciel, comme ciselée dans un canevas étincellent, suspendu en arrière-plan. Les rayons du soleil irradient au sein de cet espace, comme à travers un prisme, parfois parallèles, parfois s’entrecroisant, certains naissant après la disparition de leurs prédécesseurs.  Le trajet de ces radiations semble ponctuellement infléchi, détourné de manière imperceptible, par une structure réticulaire translucide, invisible à mes yeux.

    Si je pouvais voir, je découvrirais une toile d’araignée géante, faite d’une substance transparente, élastique et visqueuse, s’étendant comme des banderoles plastiques, certaines fuyant vers l’espace, les autres quadrillant le paysage horizontalement. Toutes sont reliées, par des ponts gluants, formant un système étroit, organisé, ubiquitaire, dont le maillage serré contrôle chaque déplacement de matière solide, gazeuse ou liquide, de même que la progression de toute pensée, de tout élan intérieur.  La réalité physique et chimique m’apparaît cristalline, absolument conforme à sa nature propre et originelle, le matériau primaire, l’identité profonde et non jouée des êtres m’entourant se lit simplement à travers leurs entrailles béantes.

    Pourtant, la transcendance de cette armature molle figeant cet univers reste complète ; je ne suspecte même pas l’existence d’une telle prison indiscernable, d’une geôle éternelle me condamnant à une incarcération inconsciente. Des lignes transparentes conduisent et limitent chacun de mes déplacements, mon esprit se déplace sur des rails invisibles, assurant l’impossibilité de sortir du schéma établi par ce carcans.  

    Cette cage est définitivement générée, enfantée par mon esprit vicié et totalement naïf. L’emprisonnement dont je fais l’objet est une pure production de mon intellect, n’existe qu’à travers moi.  J’apparais comme le cerbère de ma propre captivité, le garde et le bagnard ne font qu’un. Pourtant je l’ignore et me débats contre mon propre tortionnaire, cette intelligence contaminée et déformée, épuisant mes bras tétanisés par l’effort permanant.

    La lecture des informations semble difficile, leur interprétation plus complexifiée que pour les autres acteurs de ces scènes. Exténuation lente, irrémédiable et inévitable de mon âme encastrée par l’étau de ma lucidité…

  • Furinkazan,  Textes

    La piscine

    J’aperçois le cuir chevelu clair de mon fils, pointer de manière rythmique à la surface de l’eau bleue chlore, quelques centimètres émergent, laissant apparaître ses yeux protégés par des lunettes aux bordures plastiques orange quasi fluorescent, puis la tête de ce submersible replonge immédiatement, après avoir rapidement chargé ses poumons d’air. A chaque fois, une peur m’étreint ; s’essouffle-t-il ? Cherche-t-il désespérément à regagner la surface, ce que ne lui permet sa brasse inefficace ?  

    Puis soudainement je comprends, je me souviens parfaitement…cette sensation exaltante du déplacement vertical lent de mon corps, dans une eau un peu plus profonde que ma hauteur, sentant le frottement des fluides contre ma peau, d’abord dirigé vers le haut lors de ma descente ralentie, puis vers le bas après avoir rebondi sur un court contact de la pointe de mon pied avec les catelles au fond du bassin, dirigeant ma bouche vers la surface afin de reprendre brièvement mon souffle. Puis je redescends, mouvement identique au précédent, conforme à la prochaine ascension ; processus pendulaire qui pourrait bien être perpétuel, perdurer sans plus aucun besoin de commande, naturel, automatisé et inconscient. Il ne reste que le silence apaisant de l’eau, cette masse liquide lourde et dense mais contenue dans le bassin dont je connais les limites, faisant le tampon avec le monde extérieur, isolant mon corps mais également mes pensées ; je perçois uniquement le murmure récurrent et régulier des bulles d’air courant régulièrement sur ma peau, en remontant à la surface, relâchées de manière rythmique par mes poumons, métronomes des oscillations de mon centre de gravité.  

    Je reconnais cet apaisement chez ce jeune garçon, ce soulagement identique à celui généré chez l’enfant que j’étais, il y a de nombreuses années, par l’isolement réconfortant offert par ces longues heures de jeux dans le bassin. Plus rien d’extérieur n’existe, l’univers entier, avec son caractère à la fois immense et intimidant, la nature totalement étrangère du ciel large qui nous aliène, est maintenu à distance et ne peut d’aucune manière nous atteindre, nous annihiler sous son poids infini, remettre en question la perception de notre existence propre par son indifférence totale et immuable. 

    Il est seul, comme moi, et pourtant réconforté dans cet isolement temporaire….

    Furinkazan

    Novembre 2018

  • Auteurs,  Textes

    Futilités

    Vous plongez au cœur de la vie libre, dans la bousculade des halls de gare. Vous parcourez de l’œil des avis qui sous aucun rapport, certes, ne peuvent vous concerner. Assis sur une banquette ancien modèle, vous écouter des conversations bizarres et futiles: c’est un mari qui bat sa femme ou bien l’a plaquée; c’est une belle mère qui ne s’entend pas avec sa bru; c’est un appartement communautaire où les voisins gaspillent le courant en laissant le couloir éclairé et ne s’essuient pas le pieds. Vous écoutez tout cela et les fourmis du renoncement vous courent dans le dos et sur le cuire chevelu, tant vous apparaît clairement la vraie mesure de toutes choses dans l’Univers! La mesure de toutes les faiblesses et de toutes les passions! Tandis que ces pécheurs, il ne leur a pas été donné de l’apercevoir. A être vraiment vivant, authentiquement vivant, il n’y a que vous, le désincarné; tous ceux-là, c’est seulement par erreur qu’ils se croient en vie.
    Et quelle abîme incomblable entre eux et vous! Impossible de pousser un cri à leur adresse, de verser sur eux un pleur, de les secouer par les épaules: n’êtes-vous pas en esprit, un fantôme, et eux, des corps matériels?
    Comment donc leur faire comprendre (par une illumination? Par une apparition? En songe?): Frères! Hommes! Pourquoi la vie vous a-t-elle été donnée? Dans le lourd silence de minuit, les portes des cellules pour condamnés à mort s’ouvrent et on traîne vers le peloton d’exécution des hommes qui ont l’âme grande. Sur toutes les voies ferrées du pays, en cette minute, en cet instant, des hommes, après le hareng, lèchent leurs lèvres sèches de leurs langues amères, ils rêvent du bonheur d’avoir les jambes étendues , du soulagement d’avoir fait ses besoins. A la Kolyma, c’est seulement en été et sur un mètre de profondeur que la terre dégèle: alors seulement on y enfouit les ossements de ceux qui sont morts durant l’hiver- Tandis que vous, sous un ciel bleu, sous un chaud soleil, vous avez le droit de disposer de votre destin, d’aller boire de l’eau, d’étirer vos membres, de vous rendre où vous voulez sans escorte: qu’est donc cette histoire de courant gaspillé? Ou de belle-mère? L’essentiel dans la vie, tous ses secrets, vous voulez que je vous les dise là, maintenant? Ne courez pas après des fantômes, après des biens, après une situation: pour le amasser-des dizaines d’années à s’user les nerfs; pour les confisquer-une seule nuit. Vivez en gardant sur la vie une supériorité égale: ne craignez pas le malheur, ne languissez pas après le bonheur; de toute façon, l’amer ne dure pas toute la vie et le sucré n’est jamais servi ras bord. Estimez-vous satisfait si vous ne gelez pas et si la soif et la faim ne vous déchirent pas les entrailles de leurs griffes. Vous n’avez pas l’échine rompue, vous deux jambes marches, vos bras se plient, vos deux yeux voient et vos deux oreilles entendent- qui pourriez vous bien envier? À quoi cela vous servirait-il? D’envier les autres nous ronge avant tout nous-mêmes. Dessillez vos yeux, lavez votre cœur et au-dessus de tout mettez ceux qui vous aiment et ceux qui sont bien disposés à votre égard. Ne les offensez pas, ne les injuriez pas, ne quittez jamais l’un d’entre eux sur une brouille; car qui sait? C’est peut-être le dernier acte que vous aurez accompli avant d’être arrêté, et c’est lui qui restera dans leur mémoire..!


    L’Archipel du Goulag1974
    Alexandre Soljénistyne 

  • Auteurs,  Textes

    La limite

    “Ce serait trop simple si tout se réduisait à de sombres personnages qui se livreraient dans un coin à de noires machinations et qu’il suffirait d’identifier et de supprimer. Non. La ligne qui sépare le bien du mal passe par le cœur de chaque homme. Et qui est prêt à détruire un morceau de son propre cœur?…
    Au fil des ans, cette ligne se déplace à l’intérieur du cœur, tantôt poussée par la joie du mal, tantôt faisant place à l’éclosion du bien. Un seul et même homme s’incarne en des personnages très différents selon les âges de la vie et les situations où il est placé. Tantôt proche du diable. Tantôt presque un saint. Mais son nom, lui, ne change pas et pour les autres il recouvre le tout.
    Socrate nous l’a bien recommandé: connais-toi toi-même!
    Au bord de la fosse où nous nous apprêtions déjà à pousser nos persécuteurs, nous nous arrêtons, interdis: seules les circonstances ont fait que les bourreaux, ça été eux et pas nous.
    ….
    Voyez surtout comment ils sont dépeints, ces scélérats. Ils ont pleine conscience de leur scélératesse et de la noirceur de leur âme. Et voici comment ils raisonnent: Je ne peux vivre sans commettre le mal. En conséquence, allez, je m’en vais exciter mon père contre mon frère! Allez, je m’en vais me délecter des souffrances de ma victime! Iago dit sans ambages que ses buts et ses mobiles sont noirs, engendrés par la haine. 
    Non, ce n’est pas ainsi que les choses se passent! Pour faire du mal, l’homme doit l’avoir auparavant pensé comme un bien ou comme une nécessité comprise et acceptée. Telle est, par bonheur, la nature de l’homme qu’il a besoin de chercher à ses actes une justification
    Des justifications, Macbeth n’en avait que de faibles, et c’est pourquoi le remords finit par le tuer. Iago? Un agneau lui aussi. Voyez tous ces scélérats de Shakespeare: leur imagination et leur force intérieure ne voit pas plus loin qu’une dizaine de cadavres: parce qu’ils n’ont pas d’idéologie
    L’idéologie! C’est celle qui donne au crime sa justification et au scélérat la fermeté durable dont il a besoin. Elle lui fournit la théorie qui lui permet de blanchir ses actes à ses propres yeux comme à ceux des autres et de recueillir , au lieu de reproches et de malédictions, louanges et témoignages de respect. Ainsi a-t-on vu les inquisiteurs s’appuyer sur le christianisme, les conquérants sur la grandeur de leur patrie, les colonisateurs sur l’idée de civilisation, les nazis sur la race, les Jacobins et les bolcheviks sur l’égalité, la fraternité et le bonheur des générations futures.
    C’est l’Idéologie qui a valu au vingtième siècle d’expérimenter le crime à l’échelle de millions d’individus. Des crimes impossibles à récuser, à contourner, à passer sous silence. Comment, après les avoir vus. Oserions-nous encore affirmer que les scélérats n’existent pas? Qui donc aurait alors supprimé ces millions d’hommes? Sans scélérats, il n’y aurait pas eu d’Archipel.

    On ne peut tout de même pas, au vingtième siècle, continuer pendant des décennies à confondre les atrocités relevant du tribunal et le “passé” qu'”il ne faut pas remuer”!
    Nous devons condamner publiquement l’idée même que des hommes puissent exercer pareille violence sur d’autres hommes. En taisant le vice, en l’enfouissant dans notre corps pour qu’il ne ressorte pas à l’extérieur, nous le semons, et dans l’avenir il n’en donnera que mille fois plus de pousses. En nous abstenant de châtier et même de blâmer les scélérats, nous ne faisons pas que de protéger leur vieillesse dérisoire, nous descellons en même temps sous les pas des nouvelles générations toutes les dalles sur lesquelles repose le sens de la justice. C’est pour cela que les jeunes d’aujourd’hui sont “indifférents”, pour cela et non à cause de “l’insuffisance de travail éducatif”. Ils se pénètrent de l’idée que les actes ignobles ne sont jamais châtiés sur cette terre, mais sont toujours, au contraire, source de prospérité.”


    L’Archipel du Goulag1974
    Alexandre Soljénistyne 

  • Furinkazan,  Textes

    Chopin

    Des visages tel des masques, l’épaisse couche de fard orangé s’insinuant jusqu’au fond des ridules, les révélant malgré l’intention des mains déterminées, parcourues de veines bleues et d’imposant bijoux qui se sont affairées devant les miroirs endormis de ce dimanche matin. Les boucles noires jet rebondies et étincelantes, trop saines et choyées, suivent les mouvements prédéfinis de la tête, les mimiques enregistrées de ce modèle de femme, programmées pour cette vie irréelle, dansante sur une mélodie s’estompant lentement au loin, s’amenuisant progressivement pour n’exister plus que sous forme de reliquat, écho d’une époque lointaine et si contemporaine, réinjectée en ces corps vivant pendant deux heures dans cette salle trop grande.

    J’attends les notes de musiques, scrutant le ventre béant du piano me faisant face. Les différent traits et les subtilités de teinte des visages que j’observe ne trahissent pas les origines géographiques des spectateurs, ils s’effacent lentement, coulent sur le tapis persan pour laisser apparaître la même face impassible, en papier mâché, grise et triste, ou des yeux, une bouche et un nez sont dessinés à l’encre noire. L’expression peinte sur ces faciès de manière absolument identique incarne l’unique et même fatuité ; finesse et subtilité de la matière artistique, ne touchant qu’une partie infime des âmes humaines, celle dont nous faisons partie, cette élite éduquée, différentiée et jouissant de plaisirs immensément plus délicat que le reste des simples gens. Mais nous siégeons là, immobiles et complétement passifs, traversé par l’air matériel, qui nous lave de toute conscience de soi, de toute prise de distance qui révélerait notre être à nos yeux, ferait éclater l’absurdité de ce corps las, tout en chaire avachie sur une chaise recouverte de velours pourpre.

    Puis sans remarquer le mouvement des mains masquées par le pupitre, les cordes vibres et tentent de projeter des notes hors de l’antre de l’instrument, sons qui se déplacent poussivement vers nos oreilles, retenus par une atmosphère trop dense, lourde figée. Les inflexions sonores ne parviennent pas à se différentier, elles restent en dessous, groupées, loin de la légèreté, du caractère pur et limpide des tonalités issues de ces enregistrements musicaux parfait, connus et attendus.

    Après une sensation d’agression tympanique, proche de la douleur, la forme même de la mélodie s’estompe imperceptiblement, me laissant embrasser une certaine torpeur, sans sommeil, permettant d’accéder au flux musical, de m’y agripper et de voyager, ne ressentant plus que les saillies osseuses de mon enfant se mouvant sur mes genoux.

    Les mains de cet être minuscule déforment la cornée d’un œil féminin vert noir, comme les pieds de ma fille déformant progressivement la surface du ventre maternel, ses jambes s’étendant paresseusement. Puis ma copie miniature, perfore l’organe vitré, avec un jaillissement d’humeur aqueuse, plus visqueuse, se répandant dans un autre liquide qui remplit les cavités de mon propre cerveau, contenant cet œil magnifique, aux longs cils courbés. Mon modèle réduit, bien plus svelte et filiforme, ressemblant à un combattant justicier de Manga, nage gracieusement au sein de l’immense cavité ventriculaire. Ses cheveux battent au rythme de mon cœur, transmis au liquide par les circonvolutions cérébrales pulsatiles qui m’entourent, démarquées les unes des autres par de fin vaisseaux rouges luminescents et translucides. Je me déplace au sein de mon propre crâne, captant des lumières arquées, bleues, violètes, vertes, irisées et apaisantes. Je nagerai éternellement dans ce milieu chaleureux et protecteur, au rythme de chaque note s’élevant de la partition, transcendé par les contretemps parfais réalisés par Frédéric Chopin. Je ne reviendrai plus, restant à me nourrir uniquement de sensation auditive, d’ondulations liquidiennes et de lumières naissant et disparaissant successivement à l’horizon.

    Furinkazan

    Octobre 2018

  • Furinkazan,  Textes

    Bénarès

    Un air épicé et lourd, attaquant la surface de ma peau, étouffant les gouttes de sueur qui tentent de laisser échapper la chaleur intense prisonnière de cette enveloppe charnelle indissociable du paysage lucide et aigu s’offrant à mon regard depuis le balcon d’un café.

    Un brouhaha constant, sourd, presque indistinct, intégré à l’ensemble des perceptions m’assaillant. Une densité humaine inégalée, une continuité de peaux halées se déversant dans l’artère principale, comblant le moindre espace inoccupé par de la matière inanimée, infiltrant chaque ruelle, chaque devanture d’échoppe, pourrait générer une anxiété extrême, pour un agoraphobe cherchant un centimètre carré de dégagement, de non humain, criant, transpirant, déféquant. Mon corps est comprimé par cette marée palpitante, et malgré tout, je me sens irrémédiablement happé à distance, le processus d’extraction m’interdisant à nouveau de faire partie de la scène qui se déroule devant moi, la rendant irréelle, comme une pure production de l’esprit. Je me sens pourtant si semblable à ces êtres respirant, aussi vulnérable, la matière nous constituant étant la même; mais je reste interdit, je n’ai pas le droit de participer, de vivre cet instant. Je peux observer l’action, l’activité de ces milliers d’êtres minuscules, grouillant, comme enfermés dans un cube de plexiglas, posé à mes pieds. J’aimerais rentrer, intégré cette mascarade sans arrière-pensée, sans considération aucune, me laissant porter par le flux, persuadé d’être vivant.

    Pour fuir ce sentiment insupportable engendrant une solitude délirante, j’erre à travers les ruelles de cette ville trop colorée, qui offre des odeurs donnant le vertige, allant d’un émerveillement olfactif primitif, passant devant les étalages d’épices jamais même rencontrés, à une nausée viscérale liée à l’odeur des selles remontant du fleuve, odeur portée par la fumée fétide s’émanant des cadavres se consumant dans les crématoires à ciel ouvert.

    La chambre de mon auberge de jeunesse, dernier refuge contre l’agression vitale de l’extérieur. Pourtant le sentiment nauséabond ne me quitte pas, l’humidité extrême et dense lui permet de ruisseler contre les murs obscures de cette pièce minuscule, éclairée par une simple lucarne me portant les bruits de la rue. C’est un déversement de liquide épais et noir comme le pétrole, qui encercle lentement le corps d’un colocataire, jeune anglais voyageant seul et désirant également réduire les frais de logement. Or il ne remarque rien, continue à lire son roman de gare, allongé sur sa couche, se faisant lentement ensevelir sous cette roche volcanique mouvante. Je sors, le laissant à sa lecture, à sa vie pleine, justifiée, l’enviant certainement.

    Furinkazan

    Juillet 2018

  • Auteurs,  Textes

    Tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre

    “Le docteur a de l’expérience. C’est un professionnel de l’expérience : les médecins, les prêtres, les magistrats et les officiers connaissent l’homme comme s’ils l’avaient fait. Seulement voilà, on m’a trop embêté avec ça dans ma jeunesse. Je n’étais pourtant pas d’une famille de professionnels. Mais il y a aussi des amateurs. Ce sont les secrétaires, les employés, les commerçants, ceux qui écoutent les autres au café : ils se sentent gonflés, aux approches de la quarantaine, d’une expérience qu’ils ne peuvent pas écouler au-dehors. Heureusement ils ont fait des enfants et ils les obligent à la consommer sur place. Ils voudraient nous faire croire que leur passé n’est pas perdu, que leurs souvenirs se sont condensés, moelleusement convertis en Sagesse.”

    “Ma pensée, c’est moi : voilà pourquoi je ne peux pas m’arrêter. J’existe parce que je pense… et je ne peux pas m’empêcher de penser. En ce moment même – c’est affreux – si j’existe, c’est parce que j’ai horreur d’exister. C’est moi, c’est moi qui me tire du néant auquel j’aspire : la haine, le dégoût d’exister, ce sont autant de manières de me faire exister, de m’enfoncer dans l’existence. Les pensées naissent par-derrière moi comme un vertige, je les sens naître derrière ma tête… si je cède, elles vont venir là devant, entre mes yeux – et je cède toujours, la pensée grossit, grossit et la voilà, l’immense, qui me remplit tout entier et renouvelle mon existence.”

    “Il a la Légion d’honneur, les Salauds ont le droit d’exister : « J’existe parce que c’est mon droit. » J’ai le droit d’exister, donc j’ai le droit de ne pas penser : le doigt se lève. Est-ce que je vais…? caresser dans l’épanouissement des draps blancs la chair blanche épanouie qui retombe douce, toucher les moiteurs fleuries des aisselles, les élixirs et les liqueurs et les florescences de la chair, entrer dans l’existence de l’autre, dans les muqueuses rouges à la lourde, douce, douce odeur d’existence, me sentir exister entre les douces lèvres mouillées, les lèvres rouges de sang pâle, les lèvres palpitantes qui bâillent toutes mouillées d’existence, toutes mouillées d’un pus clair, entre les lèvres mouillées sucrées qui larmoient comme des yeux ? Mon corps de chair qui vit, la chair qui grouille et tourne doucement liqueurs, qui tourne crème, la chair qui tourne, tourne, tourne, l’eau douce et sucrée de ma chair, le sang de ma main, j’ai mal, doux à ma chair meurtrie qui tourne marche, je marche, je fuis, je suis un ignoble individu à la chair meurtrie, meurtrie d’existence à ces murs. J’ai froid, je fais un pas, j’ai froid, un pas, je tourne à gauche, il tourne à gauche, il pense qu’il tourne à gauche, fou, suis-je fou ? Il dit qu’il a peur d’être fou, l’existence, vois-tu petit dans l’existence, il s’arrête, le corps s’arrête, il pense qu’il s’arrête, d’où vient-il ? Que fait-il ? Il repart, il a peur, très peur, ignoble individu, le désir comme une brume, le désir, le dégoût, il dit qu’il est dégoûté d’exister, est-il dégoûté ? fatigué de dégoûté d’exister. Il court. Qu’espère-t-il ? Il court se fuir, se jeter dans le bassin ? Il court, le cœur, le cœur qui bat c’est une fête. Le cœur existe, les jambes existent, le souffle existe, ils existent courant, soufflant, battant tout mou, tout doux s’essouffle, m’essouffle, il dit qu’il s’essouffle : l’existence prend mes pensées par-derrière et doucement les épanouit par derrière ; on me prend par-derrière, on me force par-derrière de penser, donc d’être quelque chose, derrière moi qui souffle en légères bulles d’existence, il est bulle de brume de désir, il est pâle dans la glace comme un mort, Rollebon est mort, Antoine Roquentin n’est pas mort, m’évanouir : il dit qu’il voudrait s’évanouir, il court, il court le furet (par-derrière) par-derrière par-derrière, la petite Lucienne assaillie par-derrière violée par l’existence par-derrière, il demande grâce, il a honte de demander grâce, pitié, au secours, au secours donc j’existe, il entre au Bar de la Marine, les petites glaces du petit bordel, il est pâle dans les petites glaces du petit bordel le grand roux mou qui se laisse tomber sur la banquette, le pick-up joue, existe, tout tourne, existe le pick-up, le cœur bat : tournez, tournez liqueurs de la vie, tournez gelées, sirops de ma chair, douceurs… le pick-up.”

    “Je ne peux pas dire que je me sente allégé ni content ; au contraire, ça m’écrase. Seulement mon but est atteint : je sais ce que je voulais savoir ; tout ce qui m’est arrivé depuis le mois de janvier, je l’ai compris. La Nausée ne m’a pas quitté et je ne crois pas qu’elle me quittera de sitôt ; mais je ne la subis plus, ce n’est plus une maladie ni une quinte passagère : c’est moi. Donc j’étais tout à l’heure au Jardin public. La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J’étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j’ai eu cette illumination. Ça m’a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n’avais pressenti ce que voulait dire « exister ». J’étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je disais comme eux « la mer est verte ; ce point blanc, là-haut, c’est une mouette », mais je ne sentais pas que ça existait, que la mouette était une « mouette-existante » ; à l’ordinaire l’existence se cache. Elle est là, autour de nous, en nous, elle est nous, on ne peut pas dire deux mots sans parler d’elle et, finalement, on ne la touche pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien, j’avais la tête vide, ou tout juste un mot dans la tête, le mot « être ». Ou alors, je pensais… comment dire ? Je pensais l’appartenance, je me disais que la mer appartenait à la classe des objets verts ou que le vert faisait partie des qualités de la mer. Même quand je regardais les choses, j’étais à cent lieues de songer qu’elles existaient : elles m’apparaissaient comme un décor. Je les prenais dans mes mains, elles me servaient d’outils, je prévoyais leurs résistances. Mais tout ça se passait à la surface. Si l’on m’avait demandé ce que c’était que l’existence, j’aurais répondu de bonne foi que ça n’était rien, tout juste une forme vide qui venait s’ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà : tout d’un coup, c’était là, c’était clair comme le jour : l’existence s’était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c’était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans de l’existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s’était évanoui ; la diversité des choses, leur individualité n’était qu’une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre – nues, d’une effrayante et obscène nudité. Je me gardais de faire le moindre mouvement, mais je n’avais pas besoin de bouger pour voir, derrière les arbres, les colonnes bleues et le lampadaire du kiosque à musique, et la Velléda, au milieu d’un massif de lauriers. Tous ces objets… comment dire ? Ils m’incommodaient ; j’aurais souhaité qu’ils existassent moins fort, d’une façon plus sèche, plus abstraite, avec plus de retenue. Le marronnier se pressait contre mes yeux. Une rouille verte le couvrait jusqu’à mi-hauteur ; l’écorce, noire et boursouflée, semblait de cuir bouilli. Le petit bruit d’eau de la fontaine Masqueret se coulait dans mes oreilles et s’y faisait un nid, les emplissait de soupirs ; mes narines débordaient d’une odeur verte et putride. Toutes choses, doucement, tendrement, se laissaient aller à l’existence comme ces femmes lasses qui s’abandonnent au rire et disent : « C’est bon de rire » d’une voix mouillée ; elles s’étalaient, les unes en face des autres, elles se faisaient l’abjecte confidence de leur existence. Je compris qu’il n’y avait pas de milieu entre l’inexistence et cette abondance pâmée. Si l’on existait, il fallait exister jusque-là, jusqu’à la moisissure, à la boursouflure, à l’obscénité. Dans un autre monde, les cercles, les airs de musique gardent leurs lignes pures et rigides. Mais l’existence est un fléchissement. Des arbres, des piliers bleu de nuit, le râle heureux d’une fontaine, des odeurs vivantes, de petits brouillards de chaleur qui flottaient dans l’air froid, un homme roux qui digérait sur un banc : toutes ces somnolences, toutes ces digestions prises ensemble offraient un aspect vaguement comique. Comique… non : ça n’allait pas jusque-là, rien de ce qui existe ne peut être comique ; c’était comme une analogie flottante, presque insaisissable avec certaines situations de vaudeville. Nous étions un tas d’existants gênés, embarrassés de nous-mêmes, nous n’avions pas la moindre raison d’être là, ni les uns ni les autres, chaque existant, confus, vaguement inquiet, se sentait de trop par rapport aux autres. De trop : c’était le seul rapport que je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux. En vain cherchais-je à compter les marronniers, à les situer par rapport à la Velléda, à comparer leur hauteur avec celle des platanes : chacun d’eux s’échappait des relations où je cherchais à l’enfermer, s’isolait, débordait. Ces relations (que je m’obstinais à maintenir pour retarder l’écroulement du monde humain, des mesures, des quantités, des directions), j’en sentais l’arbitraire ; elles ne mordaient plus sur les choses. De trop, le marronnier, là en face de moi un peu sur la gauche. De trop, la Velléda… Et moi – veule, alangui, obscène, digérant, ballottant de mornes pensées – moi aussi j’étais de trop. Heureusement je ne le sentais pas, je le comprenais surtout, mais j’étais mal à l’aise parce que j’avais peur de le sentir (encore à présent j’en ai peur – j’ai peur que ça ne me prenne par le derrière de ma tête et que ça ne me soulève comme une lame de fond). Je rêvais vaguement de me supprimer, pour anéantir au moins une de ces existences superflues. Mais ma mort même eût été de trop. De trop, mon cadavre, mon sang sur ces cailloux, entre ces plantes, au fond de ce jardin souriant. Et la chair rongée eût été de trop dans la terre qui l’eût reçue et mes os, enfin, nettoyés, écorcés, propres et nets comme des dents eussent encore été de trop : j’étais de trop pour l’éternité. Le mot d’Absurdité naît à présent sous ma plume ; tout à l’heure, au jardin, je ne l’ai pas trouvé, mais je ne le cherchais pas non plus, je n’en avais pas besoin : je pensais sans mots, sur les choses, avec les choses. L’absurdité, ce n’était pas une idée dans ma tête, ni un souffle de voix, mais ce long serpent mort à mes pieds, ce serpent de bois. Serpent ou griffe ou racine ou serre de vautour, peu importe. Et sans rien formuler nettement, je comprenais que j’avais trouvé la clef de l’Existence, la clef de mes Nausées, de ma propre vie. De fait, tout ce que j’ai pu saisir ensuite se ramène à cette absurdité fondamentale. Absurdité : encore un mot ; je me débats contre des mots ; là-bas, je touchais la chose. Mais je voudrais fixer ici le caractère absolu de cette absurdité. Un geste, un événement dans le petit monde colorié des hommes n’est jamais absurde que relativement : par rapport aux circonstances qui l’accompagnent. Les discours d’un fou, par exemple, sont absurdes par rapport à la situation où il se trouve mais non par rapport à son délire. Mais moi, tout à l’heure, j’ai fait l’expérience de l’absolu : l’absolu ou l’absurde. Cette racine, il n’y avait rien par rapport à quoi elle ne fût absurde. Oh ! Comment pourrai-je fixer ça avec des mots ? Absurde : par rapport aux cailloux, aux touffes d’herbe jaune, à la boue sèche, à l’arbre, au ciel, aux bancs verts. Absurde, irréductible ; rien – pas même un délire profond et secret de la nature – ne pouvait l’expliquer. Évidemment je ne savais pas tout, je n’avais pas vu le germe se développer ni l’arbre croître. Mais devant cette grosse patte rugueuse, ni l’ignorance ni le savoir n’avaient d’importance : le monde des explications et des raisons n’est pas celui de l’existence. Un cercle n’est pas absurde, il s’explique très bien par la rotation d’un segment de droite autour d’une de ses extrémités. Mais aussi un cercle n’existe pas. Cette racine, au contraire, existait dans la mesure où je ne pouvais pas l’expliquer. Noueuse, inerte, sans nom, elle me fascinait, m’emplissait les yeux, me ramenait sans cesse à sa propre existence. J’avais beau me répéter : « C’est une racine » – ça ne prenait plus. Je voyais bien qu’on ne pouvait pas passer de sa fonction de racine, de pompe aspirante, à ça, à cette peau dure et compacte de phoque, à cet aspect huileux, calleux, entêté. La fonction n’expliquait rien : elle permettait de comprendre en gros ce que c’était qu’une racine, mais pas du tout celle-ci. Cette racine, avec sa couleur, sa forme, son mouvement figé, était… au-dessous de toute explication. Chacune de ses qualités lui échappait un peu, coulait hors d’elle, se solidifiait à demi, devenait presque une chose ; chacune était de trop dans la racine, et la souche tout entière me donnait à présent l’impression de rouler un peu hors d’elle-même, de se nier, de se perdre dans un étrange excès. Je raclai mon talon contre cette griffe noire : j’aurais voulu l’écorcher un peu. Pour rien, par défi, pour faire apparaître sur le cuir tanné le rose absurde d’une éraflure : pour jouer avec l’absurdité du monde. Mais, quand je retirai mon pied, je vis que l’écorce était restée noire. Noire J’ai senti le mot qui se dégonflait, qui se vidait de son sens avec une rapidité extraordinaire. Noire ? La racine n’était pas noire, ce n’était pas du noir qu’il y avait sur ce morceau de bois – c’était… autre chose : le noir, comme le cercle, n’existait pas. Je regardais la racine : était-elle plus que noire ou noire à peu près ? Mais je cessai bientôt de m’interroger parce que j’avais l’impression d’être en pays de connaissance. Oui, j’avais déjà scruté, avec cette inquiétude, des objets innommables, j’avais déjà cherché – vainement – à penser quelque chose sur eux : et déjà j’avais senti leurs qualités, froides et inertes, se dérober, glisser entre mes doigts. Les bretelles d’Adolphe, l’autre soir, au Rendez-vous des Cheminots. Elles n’étaient pas violettes. Je revis les deux taches indéfinissables sur la chemise. Et le galet, ce fameux galet, l’origine de toute cette histoire : il n’était pas… je ne me rappelais pas bien au juste ce qu’il refusait d’être. Mais je n’avais pas oublié sa résistance passive. Et la main de l’Autodidacte ; je l’avais prise et serrée, un jour, à la bibliothèque et puis j’avais eu l’impression que ça n’était pas tout à fait une main. J’avais pensé à un gros ver blanc, mais ça n’était pas ça non plus. Et la transparence louche du verre de bière, au café Mably. Louches : voilà ce qu’ils étaient, les sons, les parfums, les goûts. Quand ils vous filaient rapidement sous le nez, comme des lièvres débusqués, et qu’on n’y faisait pas trop attention, on pouvait les croire tout simples et rassurants, on pouvait croire qu’il y avait au monde du vrai bleu, du vrai rouge, une vraie odeur d’amande ou de violette. Mais dès qu’on les retenait un instant, ce sentiment de confort et de sécurité cédait la place à un profond malaise : les couleurs, les saveurs, les odeurs n’étaient jamais vraies, jamais tout bonnement elles-mêmes et rien qu’elles-mêmes. La qualité la plus simple, la plus indécomposable avait du trop en elle-même, par rapport à elle-même, en son cœur. Ce noir, là, contre mon pied, ça n’avait pas l’air d’être du noir mais plutôt l’effort confus pour imaginer du noir de quelqu’un qui n’en aurait jamais vu et qui n’aurait pas su s’arrêter, qui aurait imaginé un être ambigu, par-delà les couleurs. Ça ressemblait à une couleur mais aussi… à une meurtrissure ou encore à une sécrétion, à un suint – et à autre chose, à une odeur par exemple, ça se fondait en odeur de terre mouillée, de bois tiède et mouillé, en odeur noire étendue comme un vernis sur ce bois nerveux, en saveur de fibre mâchée, sucrée. Je ne le voyais pas simplement, ce noir : la vue, c’est une invention abstraite, une idée nettoyée, simplifiée, une idée d’homme. Ce noir-là, présence amorphe et veule, débordait, de loin, la vue, l’odorat et le goût. Mais cette richesse tournait en confusion et finalement ça n’était plus rien parce que c’était trop. Ce moment fut extraordinaire. J’étais là, immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais, au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d’apparaître : je comprenais la Nausée, je la possédais. A vrai dire je ne me formulais pas mes découvertes. Mais je crois qu’à présent, il me serait facile de les mettre en mots. L’essentiel c’est la contingence. Je veux dire que, par définition, l’existence n’est pas la nécessité. Exister, c’est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça. Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi.Or aucun être nécessaire ne peut expliquer l’existence : la contingence n’est pas un faux-semblant, une apparence qu’on peut dissiper ; c’est l’absolu, par conséquent la gratuité parfaite. Tout est gratuit, ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu’on s’en rende compte, ça vous tourne le cœur et tout se met à flotter, comme l’autre soir, au Rendez-vous des Cheminots : voilà la Nausée ; voilà ce que les Salauds– ceux du Coteau Vert et les autres – essaient de se cacher avec leur idée de droit. Mais quel pauvre mensonge : personne n’a de droit ; ils sont entièrement gratuits, comme les autres hommes, ils n’arrivent pas à ne pas se sentir de trop. Et en eux-mêmes, secrètement, ils sont trop, c’est-à-dire amorphes et vagues, tristes. Combien de temps dura cette fascination ? J’étais la racine de marronnier. Ou plutôt j’étais tout entier conscience de son existence. Encore détaché d’elle – puisque j’en avais conscience – et pourtant perdu en elle, rien d’autre qu’elle. Une conscience mal à l’aise et qui pourtant se laissait aller de tout son poids, en porte à faux, sur ce morceau de bois inerte. Le temps s’était arrêté : une petite mare noire à mes pieds ; il était impossible que quelque chose vînt après ce moment-là. J’aurais voulu m’arracher à cette atroce jouissance, mais je n’imaginais même pas que cela fût possible ; j’étais dedans ; la souche noire ne passait pas, elle restait là, dans mes yeux, comme un morceau trop gros reste en travers d’un gosier. Je ne pouvais ni l’accepter ni la refuser. Au prix de quel effort ai-je levé les yeux ? Et même, les ai-je levés ? ne me suis-je pas plutôt anéanti pendant un instant pour renaître l’instant d’après avec la tête renversée et les yeux tournés vers le haut ? De fait, je n’ai pas eu conscience d’un passage. Mais, tout d’un coup, il m’est devenu impossible de penser l’existence de la racine. Elle s’était effacée, j’avais beau me répéter : elle existe, elle est encore là, sous le banc, contre mon pied droit, ça ne voulait plus rien dire. L’existence n’est pas quelque chose qui se laisse penser de loin : il faut que ça vous envahisse brusquement, que ça s’arrête sur vous, que ça pèse lourd sur votre cœur comme une grosse bête immobile – ou alors il n’y a plus rien du tout.Il n’y avait plus rien du tout, j’avais les yeux vides et je m’enchantais de ma délivrance. Et puis, tout d’un coup, ça s’est mis à remuer devant mes yeux, des mouvements légers et incertains : le vent secouait la cime de l’arbre.”

    La Nausée

    1938

    Jean-Paul Sartre

  • Furinkazan,  Textes

    Amsterdam Navigator 8.0%

    Une casquette bleue, la visière visée en arrière, un sweat-shirt vert à capuche, des shorts trois couleurs gris et une paire de baskets jaunes-fluo. Un après-midi soutenu à mi-hauteur du temps par le bruit des machines de chantier invisibles mais proches, les discours lointains et irréels, en dialecte germanique tantôt chantonnant, parfois rêche et abrupte, le vent oscillant déchargeant instantanément la surcharge de chaleur apportée par le soleil omniprésent, quelle que soit la direction scrutée. Une discrépance flagrante entre le style vestimentaire multicolore émergeant d’une époque qui n’a jamais existée, la silhouette signifiée uniquement par la rondeur de l’abdomen saillant sous le vêtement trop étriqué et l’âge présumé du personnage, dépeint ce être approchant les cinquante ans.

    Je reconnais immédiatement son état d’esprit, balançant le poids de son corps usé d’une jambe à l’autre, irrégulièrement, comme un métronome dysfonctionnant, malgré l’absence de musique. Cette gaieté hyperactive et éphémère m’a gagnée des dizaines, voire des centaines de fois, émergeant ponctuellement à un intervalle régulier de l’ingurgitation du nectar, irrémédiablement, déposant sur mon visage un sourire radieux et sur mon moral l’impression que tout est possible, que je pourrai diriger un pays demain, succomber à des amours inexistantes et résister à la réalité crue de l’existence, qui se projette avec force contre les portes de mon esprit, comme un bélier impassible et immensément lourd, afin d’en faire rompre les celés et de permettre à cette marée nauséabonde et portant les restes de l’humanité, de se déverser en moi.

    Mais pour l’instant, il s’en fout, se délecte de l’air ensoleillé en consommant rapidement sa canette rouge et pensant à l’héroïne dans sa poche, il découpe une énième prolongation d’un état de grâce, annihilant toute réalité, se détournant encore une fois des ombres à forme humaine, l’attendant depuis des années, derrière cette porte, l’attendant pour lui rappeler son absurdité et chaque plus petit mensonge qu’il a nourri envers lui-même depuis qu’il a pris conscience de son incapacité à vivre, du vide béant emplissant son être, et de l’absence totale en lui des édifices représentant les valeurs qui semblent constituer et légitimer l’existence de la majeur partie des individus ayant vu le jour.

    Un matériau invisible, intangible, traversant de part en part la poitrine des gens, élevant des hordes de corps, qui survolent le sol, inanimés, les bras ballant et les pieds traînant par terre, se déplaçant, alignés, le regard éteint, le faciès figé ne permettant plus de différentier chaque individualité, comme des millions de fourmis indiscernables les unes des autres. Puis il y a lui, avec ses habits colorés, assis par terre au bord du cortège soulevant des nuages de poussière, les jambes repliées sur le côté droit, regardant de manière hébétée cette procession à laquelle il n’appartient pas, à laquelle il ne comprend rien, ne comprendra jamais rien, à laquelle il ne pourra jamais appartenir, même si son seul désire et sa plus grande humiliation serait de tout sacrifier pour intégrer cette colonne de spectres, anesthésiant son esprit, rentrant en hibernation, loin de toute espèce d’activité mentale, vers un néant apaisant.

    Furinkazan

    Juin 2018

  • Furinkazan,  Textes

    Inaltération

    Un sourire, un film rose se dépose brièvement sur ses joues ambrées. Deux yeux en amande animés tourbillonnent derrière les verres portés par de larges montures, puis semblent se fixer dans le vague, pour laisser jaillir un magma d’émotions, turquoises, jaunes, violettes, virevoltant devant la jeune femme, portées par des phrases dont les mots disparaissent, futiles. L’énergie immense et sincère des sentiments prenant son origine au cœur même de cet être, sans aucune transformation, sans aucun maquillage généralement imposé par les codes de communication, un sentiment condescendant de gêne pointe sous la surface lissée et impassible de certains interlocuteurs, alors que je me délecte de découvrir une source pure et limpide se déversant sainement hors d’un esprit entièrement ouvert aux milliers de stimuli environnants. Cette sincérité brute m’emplit immédiatement d’un sentiment de soulagement, une onde apaisante parcourt mon corps, de la racine de mes membres jusqu’aux extrémités, accompagné d’un picotement agréable et chaud. Je ne perçois aucune altération du flux de vie transmis, une pureté exempte de poussière, qui pourraient imperceptiblement salir cette énergie tangible suspendue devant ses mains, distordant subtilement l’atmosphère, comme l’image ondulante s’évaporant de l’asphalte chaude.

    Furinkazan

    Juin 2018

  • Furinkazan,  Textes

    La surface

    J’observe mon personnage, flânant entre les colonnes bordant une des places qui s’enchainent au long de ma promenade, par une agréable journée de septembre, encore chaude, où touristes, jeunes mères apprêtées et épuisées ou étudiants trentenaires offrent chaque pore de leur peau déjà blême à la chaleur solaire, les photons s’écrasant en dessous de la surface pour disparaître en une agréable sensation de picotement. La projection du film se fait de manière discrètement saccadée, à l’instar des images produites par les bobines du temps de l’enfance de nos parents, sur un pan de mur blanc immaculé, sans aucune irrégularité, une surface ne paraissant pas de confection humaine, mais ayant existé depuis toujours, monolithe immuable, précédant même la naissance de notre planète… 

    Je détecte soudainement une fêlure, d’abord invisible, puis nette, infiniment étroite, déchirant insidieusement et douloureusement la dalle d’abord parfaite, qui sert d’écran pour la projection de ces scènes chaque fois uniques au travers de mon existence et pourtant jouées et répétées silencieusement des milliards de fois dans mon esprit et dans celui d’autres êtres esseulés et errants à travers la capitale. 

    Les deux aires ainsi générées par cette brèche montrent également une différence de niveau, imprimant une fracture, une discontinuité imperceptible dans les lignes composant les images de ma vie, qui continuent à défiler sur l’écran. Cette infime altération semble en fait présente dès l’origine, depuis la première projection, et même avant…provoquant un décalage, un écart niant d’un seul coup l’essence de ces expériences, annihilant l’harmonie et la signification rassurante que pourraient avoir ces images…Une distorsion immuable de ma perception, un filtre malin et destructeur s’est déposé sur mes cornées…

    Furinkazan

    Avril 2018

  • Furinkazan,  Textes

    Un bar

    Le son d’une voix barbue couvrant partiellement les notes volontairement asynchrones du violon de Ginette, berçant la lente et pourtant si prédictible progression des lames enivrantes du houblon de ma bière, esseulée. L’asymétrie de l’existence projetée sur la toile qui se présente à moi. La courbure des balcons saumon, le contraste pastel du ciel bleu, alternant avec le dégradé gris des nuages s’étendant langoureusement sur ces 20 degrés de mois d’avril.  Le vert des marronniers rampant le long des façades si bien connues par mon souvenir, ce crépit typique de notre ville intemporelle.  Tout me ramène à mon incohérence ; la démarche légèrement spastique de la jeune femme qui tente de l’intégrer à une image plausible, à une unité banale qui la laissera survivre et évoluer au sein de ses congénères. Les mouvements répétés et stéréotypé de l’homme sans âge qui me fait face à la table voisine, étreint entre une biologie inflexible dépendant des habitudes de vie et une accordance certaine avec les signes nécessaires de reconnaissance stylistiques et vestimentaires de son époque. Caressant la poche de son sac à dos, adossé à ces pieds, la table le protégeant des regards indiscrets, qui pourraient tenter de décomposer cette manie, évoquant une sortie canalisée de toute les tensions de son esprit, comme si la somme des flux nerveux se propageant à la surface de sa peau se concentraient et s’engouffraient à travers une seule et unique porte de sortie devenant lumineux sous forme de petits éclairs bleus, courant jusqu’à la surface tissée noir de son bagage.
    L’ondulation ponctuelle de la frange d’un store replié me signifie les variations de l’air, portant également le linge étendu au deuxième étage du bâtiment jouxtant le bar où j’ai établi résidence, en compagnie de mon éternel et mécanique ami, MacBook pro 15 pouce avec son écran retina quotidien, ou même parfois horaire.

    Furinkazan

    Août 2017

  • Furinkazan,  Textes

    Une force

    Aujourd’hui, un homme m’a rappelé à moi-même. Sa condition fragile a réanimé en lui une fibre de vie, saillante, indestructible, s’élevant sans fléchir, insatiablement vers le haut, le ciel, l’avenir, l’avant, en direction de la proue de ce navire en dérive, vers le large. L’élan originel, pur à nouveau, après l’effacement de de tout cynisme recouvrant notre expérience déjà trop vielle et malade, cette énergie de vie naissante et encore innocente des vicissitudes abrasives tournoyant autour de nos êtres afin de les réduire à néant, cette force s’est frayée un chemin à travers ses mots brillants et trébuchants. J’ai reconnu un sentiment oublié depuis longtemps, enfoui au fond de mon être, à l’instar d’un foyer incandescent étouffé, depuis des années, manquant d’oxygène ; cette certitude de pouvoir influer le cours des événements, même de façon minime et temporaire, dans une direction parallèle aux valeurs de vie qui résonnent au fond de nous, s’est matérialisée à travers son sourire, sincère et serin. Diriger son énergie, son temps, investir des efforts extraordinaires dans une réalisation ardue, au détriment parfois d’une facilité factice, afin de contribuer à l’élévation des valeurs même qui constituent notre identité, pierres angulaires qui participeront à l’édification des fondements même de l’âme de nos enfants, qui voguera ensuite d’elle-même au grès de leurs traits de caractère et expériences de vie. Ils sauront retrouver ces assises en tout temps, s’y ferrer afin de résister aux courants de vie ; elles auront le caractère rassurant d’une vielle connaissance, réconfortant d’un foyer accueillant, leur permettant de reprendre leur voyage en confiance et avec sérénité. L’oubli de cette impulsion élémentaire et constitutionnelle au profit d’une attitude résignée, pusillanime, aigrie et désillusionnée n’est pas envisageable.

    Furinkazan

    Juillet 2017

  • Auteurs,  Textes

    Réminiscence

     

    “Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.”

      

    A la recherche du temps perdu

    Marcel Proust

  • Artistes,  Textes

    Hymne à la beauté

    Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme, ô Beauté ? ton regard, infernal et divin,
    Verse confusément le bienfait et le crime,
    Et l’on peut pour cela te comparer au vin.

    Tu contiens dans ton oeil le couchant et l’aurore ;
    Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
    Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore Qui font le héros lâche et l’enfant courageux.

    Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ; Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
    Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

    Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ; De tes bijoux l’Horreur n’est pas le moins charmant, Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
    Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

    L’éphémère ébloui vole vers toi, chandelle, Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau ! L’amoureux pantelant incliné sur sa belle
    A l’air d’un moribond caressant son tombeau.

    Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,
    ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
    Si ton oeil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte D’un Infini que j’aime et n’ai jamais connu ?

    De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène, Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours, Rythme, parfum, lueur, à mon unique reine !
    L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?

    Les Fleurs du mal

    1857

    Baudelaire

    Portrait de Charles Baudelaire

    Gustave Courbet, 1848

  • Auteurs,  Textes

    Clarté

    Un esprit confus ne peut conduire qu’à une décision en demi-teinte. Un homme, dont l’esprit n’est pas dévoré par les soucis, qui est dans de bonnes dispositions et plein d’ardeur peut prendre une décision en moins de sept respirations. Lorsqu’il garde sa présence d’esprit, même s’il est acculé, il peut faire preuve d’une grande détermination et trancher dans le vif
    Hagakure
    Yamamoto Tsunetomo
  • Auteurs,  Textes

    Compétences

    La tactique militaire et la stratégie nous révèlent la compétence ou l’incompétence des hommes. L’homme compétent est celui qui n’est pas seulement guidé par son expérience mais qui est prêt, le moment venu, à résoudre de manière pertinente n’importe quel problème, s’appuyant sur ce que l’étude lui a appris des mesures à prendre en toutes circonstances cet homme est prêt à affronter n’importe quelle situation. Tandis que l’homme incompétent ne se renseigne pas à l’avance s’il semble réussir à résoudre un problème, ce n’est que pur hasard. 

    Yamamoto Tsunetomo

  • Furinkazan,  Textes

    28 ans

    La mort d’un jeune homme. Pas si proche. Salué à plusieurs reprises, un moment partagé pour jouer au basket, de nombreuses occasions de mieux se connaître, et rien, pas d’échange réel. Puis cette nouvelle bouleversante et un peu irréel, d’une maladie que je sais incurable, plus ou moins rapide, douloureuse et si rare à cet âge. Ma tristesse et considération sont sincères, mais transposées à un être potentiel, à l’éventualité d’un tel événement dans ma famille proche, mon jeune frère, mes amis, mes frères. J’essaie sans fin de me représenter, de retracer les différentes phases qu’il a du traverser, or ces émotions restent transcendantes, absolument inatteignable pour un être un bonne santé, comme moi. Ces jeunes hommes et femmes, souffrent, leur peau est fine et transparente, certains n’ont même pas le temps de réaliser pleinement qu’ils vont mourir, et s’éteignent avant. Ils sont là, juste à côté de moi, et je ne parviens pas à les voir. Une distance étrange m’empêche de comprendre réellement. Et pourtant, les larmes coulant sur les joues barbues de ses amis, la voix tressaillant et tentant de prononcer quelques paroles vaines dans ce moment absolument tragique, l’immensité du ciel où virevoltent trois oiseaux noirs, le silence sourd et épais, couvert par le bruits de la terre sur le cercueil, l’autoroute au loin et les gazouillis, tentent d’extirper des pleurs, chauds et incontrôlables, du fond de ma poitrine, comme des ombres de mains acérées, plongeant dans ma gorge, en direction de mon cœur.
    Puis subitement une envie irrésistible de figer le temps, de s’extraire du flux d’images et de sons quelques heures…

    Furinkazan

    Octobre 2011

  • Furinkazan,  Textes

    Ingérences

    Le concept de non ingérence dans un pays tiers disparaît devant le meurtre de ses enfants, le viol de sa femme et l’humiliation par la torture, car les souffrances engendrées sont les mêmes pour chaque homme, quelle que soit sa couleur, sa culture, sa religion ou son âge.
    Certains actes ne peuvent donc être tolérés, malgré tous les discours de respect des civilisations différentes, les lois internationales de non interventionnisme et les intérêts économiques et politiques : l’unique sentiment d’intégrité envers soi-même et la reconnaissance de sa personne en tant que être humain nous permettent de ressentir également ces douleurs fondamentales et universelles et justifient l’action.

    Furinkazan

    Octobre 2011